Des journalistes qui publient enfin un premier roman, ça court les rues. Des journalistes qui persévèrent et en publient un deuxième, c'est déjà plus rare. Mais des journalistes qui changent de métier et basculent définitivement dans la fiction, et la fiction à succès, on peut sans doute les compter sur les doigts de la main de Thomas Cantaloube, qui a traversé vingt-cinq ans de reportage parfois dangereux et à travers le monde, entre autres pour Médiapart, qu'il cofonda avec succès.
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Des journalistes qui publient enfin un premier roman, ça court les rues. Des journalistes qui persévèrent et en publient un deuxième, c'est déjà plus rare. Mais des journalistes qui changent de métier et basculent définitivement dans la fiction, et la fiction à succès, on peut sans doute les compter sur les doigts de la main de Thomas Cantaloube, qui a traversé vingt-cinq ans de reportage parfois dangereux et à travers le monde, entre autres pour Médiapart, qu'il cofonda avec succès.Il a quitté le site d'information français il y a maintenant un an, cette fois définitivement. "Le quotidien, l'envie de passer à autre chose, l'aventure Mediapart qui était devenue moins rigolote... Avoir tâté de la fiction a aussi réveillé de vieilles envies, quand j'écrivais des débuts de scénarios pour le cinéma. Là, j'ai tourné la page, et ça ne me manque pas." Un métier qui ne lui manque pas, mais qui habite encore ses romans - hyperdocumentés, "avec un regard de journaliste, qui consiste à respecter les faits. On est dans une époque où la fiction a tendance à devenir la réalité, moi je m'attache à respecter les faits historiques et les personnages réels que je mets en scène, mais que je veux crédibles, dans leurs mots, attitudes ou décisions. Et quand je biaise, je l'explique à la fin du livre. La différence, c'est que le journalisme s'arrête aux faits, là où la fiction peut se permettre d'aller un peu plus loin. Je peux rassembler plein de témoignages dans un seul personnage par exemple, ou glisser rapidement des faits ou des noms qui m'auraient demandé six mois d'enquête et de preuves avant de pouvoir les publier. Mais le journalisme n'est pas pour autant menacé par le roman ou la true fiction comme on dit, ce n'est pas un aveu d'échec. Je continue à penser que les deux vont de pair, même si moi aussi, quand je partais en reportage en Israël, en Afrique du Sud ou ailleurs, je lisais d'abord des fictions locales avant de lire des essais ; on y apprend et comprend plein de choses." On en restera là dans les parallèles à faire ou ne pas faire entre les métiers de journaliste et d'écrivain, puisque Frakas (1) n'est, surtout pas, "un roman de journaliste", mais bien le vrai polar d'un auteur qui s'affirme, à la structure et aux dialogues soignés, et qui doivent autant à James Ellroy qu'aux maux honteux de la Ve République, dont Thomas Cantaloube tient à faire l'inventaire dans sa première grande oeuvre de fiction, une trilogie entamée autour de la guerre d' Algérie avec Requiem pour une République, sorti en poche (2), qui s'achèvera à la Guadeloupe "avec la question décoloniale dans les Dom-Tom", et qui prend place aujourd'hui, avec Frakas, dans le Cameroun du début des années 1960 et dans une guerre d'indépendance que tout le monde a oubliée - et que les gouvernements français et camerounais refusent toujours de reconnaître officiellement, malgré ses allures, sordides, de Vietnam françafricain. Fidèle à un style dépouillé et à une structure construite autour d'un trio de personnages qui doit beaucoup à ses lectures américaines, l'écrivain Thomas Cantaloube nous plonge dans le Yaoundé de 1962, au début de la fin d'une guerre d'indépendance entamée en 1955 et qui fera des milliers de morts dans l'indifférence quasi générale des médias français, déjà sevrés de décolonialisme par l'Indochine puis l'Algérie. Et qui ne regardera donc pas trop le gouvernement français s'embourber dans des opérations de barbouze dans son ex-colonie africaine pour y garder son influence. "Loin des images d'Epinal que les Français ont gardées autour de la fondation de la Ve République (NDLR: par Charles de Gaulle en 1958), l'histoire réelle est extrêmement violente, avec des méthodes peu ragoûtantes mais oubliées, exactement comme cette guerre, qui n'a pourtant rien à envier au Vietnam quelques années plus tard, et qui nous a tous marqués: des camps de concentration, beaucoup de victimes civiles, jusqu'à l'utilisation du napalm. Une violence balayée sous le tapis mais qui nous revient aujourd'hui via des questions d'immigration, de décolonialisme, de racisme latent. Je pense vraiment qu'il reste un sérieux travail d'inventaire à faire. Et je le pense, cette fois, en tant que citoyen."