La scène est incongrue. Elle se déroule chez Labusquière, bistro de la bourgade de Maubourguet figé dans son jus. Le décor y a arrêté l'horloge plus sûrement qu'une nature morte : une carte du Tour de France de 1932, des nappes de toile cirée usées jusqu'à la trame, une bouteille de Byrrh... autant de souvenirs épars d'un temps où l'antique vermouth français au quinquina nettoyait les gosiers. Dans ce coin perdu du département des Hautes-Pyrénées, la désertification des campagnes s'éclipse au comptoir. Justement, derrière le rade, c'est Jean et Georges... Labusquière pour vous servir, deux frères taciturnes aux sourcils laissés en friche depuis des décennies. On les dirait tout droit sortis de Profils paysans, le documentaire de Raymond Depardon qui sondait cette France rurale " en butte à la violence silencieuse de sa mise à l'écart du monde ".
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La scène est incongrue. Elle se déroule chez Labusquière, bistro de la bourgade de Maubourguet figé dans son jus. Le décor y a arrêté l'horloge plus sûrement qu'une nature morte : une carte du Tour de France de 1932, des nappes de toile cirée usées jusqu'à la trame, une bouteille de Byrrh... autant de souvenirs épars d'un temps où l'antique vermouth français au quinquina nettoyait les gosiers. Dans ce coin perdu du département des Hautes-Pyrénées, la désertification des campagnes s'éclipse au comptoir. Justement, derrière le rade, c'est Jean et Georges... Labusquière pour vous servir, deux frères taciturnes aux sourcils laissés en friche depuis des décennies. On les dirait tout droit sortis de Profils paysans, le documentaire de Raymond Depardon qui sondait cette France rurale " en butte à la violence silencieuse de sa mise à l'écart du monde ". Ce duo bypassé par la modernité est en pleine discussion, ce qui n'est pas la coutume. Suspendus aux lèvres du tandem à l'accent gascon, Andrei Molodkin et Petr Davydtchenko ne manquent pas une seule miette de la conversation. Appuyés au comptoir, ces deux plasticiens médusés n'incarnent rien de moins que la troisième et la quatrième génération de la scène artistique russe d'après la Seconde Guerre mondiale - si l'on considère que le couple Kabakov ou Erik Bulatov constituent la première vague et un artiste comme Oleg Kulik la seconde. On photographie mentalement le spectacle en se promettant de ne jamais l'oublier : la France la plus profonde taille le bout de gras avec l'une des avant-gardes plastiques les plus radicales. Ce petit miracle qui rebat toutes les cartes de la sociologie en dit long sur The Foundry, lieu de résidence artistique doublé d'un insoupçonnable laboratoire d'expérimentations formelles que l'on doit à Andrei Molodkin. Dans son pull noir rayé de caractères cyrilliques traçant les contours du mot " ami ", un collector signé par le styliste Gosha Rubchinskiy, l'artiste de 52 ans se confie : " C'est à la suite d'une exposition en 2013 à la galerie Void, à Derry, que j'ai réalisé l'urgence d'un tel lieu. L'oeuvre consistait en la réplique transparente de la rosace de l'abbaye de Westminster. La sculpture en question était remplie et vidée par un système de pompes qui injectait du sang. Afin de questionner les problématiques politiques et religieuses, j'avais collecté des dons sanguins auprès d'un public exclusivement catholique. Mon propos était d'interroger la représentativité : tous les Premiers ministres d'Irlande du Nord sont protestants alors qu'un grand nombre d'administrés ne le sont pas. Cela a fait scandale, au point qu'il a été question d'interdire l'événement. J'ai alors réalisé combien il était essentiel pour un artiste de disposer d'un endroit à l'abri des pressions politiques, sociales et religieuses... Du moins si l'on cherche à produire autre chose que de l'art décoratif ". Tel est Andrei Molodkin, qui n'hésite jamais à appuyer là où ça fait mal, lui qui nous confronte à la réalité violente du monde moderne. Son oeuvre en révèle les flux, les humeurs, les tumeurs en se focalisant sur deux écoulements, disposés en vases communicants : le sang et le pétrole, le rouge et le noir. In fine, c'est dans le noir, le pétrole, que se résorbe cette machinerie infernale. Symptomatique : à aucun moment, Molodkin n'a imaginé installer son projet dans une grande ville de l'art contemporain telle que Paris, Londres ou Berlin. Il poursuit : " L'important pour créer aujourd'hui c'est de rester proche d'un lieu de production, de rester en contact avec la matière. C'est cela qui innerve la pratique. Etre dans une grande capitale, c'est se couper du coeur vibrant de l'oeuvre, passer du côté du divertissement, quitter la danger zone. " Ce credo matérialiste, le plasticien russe installé en France le revendique dès le début des années 2000. Depuis lors, il multiplie les allers et retours dans ce coin du Sud-Ouest dans lequel de nombreuses entreprises technologiques se sont installées, notamment en raison de la présence des usines Airbus. " C'est comme ça que j'ai découvert la fonderie. Je venais ici pour faire réaliser des pièces. Puis, un jour, en passant à vélo, j'ai constaté que le lieu était désaffecté. La mairie l'avait racheté. Je leur ai fait une proposition de lieu de résidence et de production artistique qui les a séduits. Le bâtiment a été cédé pour 80 000 euros. Les transformations ont débuté en 2013. " Vaste bâtisse industrielle de 4 500 mètres carrés à l'architecture tarabiscotée, The Foundry est en réalité l'ancienne fonderie Louis Fabre, une usine de 1870 qui a fermé ses portes en 2008. Pierre-Olivier Rollin, le directeur du BPS22, qui présentera en février prochain une seconde exposition avec les artistes de ce lieu de résistance culturelle, avait annoncé la couleur : " ce n'est pas le Palazzo Grassi ", prévenant de la sorte qu'il ne fallait pas s'attendre au confort du fleuron architectural vénitien annexé par l'homme d'affaires français François Pinault. De fait, les grands espaces froids du lieu industriel désaffecté font place à un mode de vie communautaire coincé quelque part entre la caserne et le monastère. Pour en parler, Molodkin évoque volontiers une " broken church ", une " église en ruine ", tandis que devant le plan du lieu Pierre-Olivier Rollin pointe " le transfert de sacralité " qui, au xixe siècle, a érigé la productivité en nouvelle divinité des temps modernes. Depuis les chambres où viennent se ressourcer des artistes venus des quatre coins du monde, la vue lointaine sur les sommets blancs des Pyrénées fait souffler un vent de spiritualité sur la plaine. A l'intérieur, les contours spartiates aident plus que probablement à ne pas accoucher d'un art qui se serait coupé de la vie. The Foundry est scandé par des activités rituelles aidant à se sentir vivant. Tous les matins, Andrei et ses acolytes se réchauffent en faisant des pompages. Ils filent ensuite au lac, à un kilomètre de là, où ils font leurs ablutions dans l'eau glacée. Il reste que lorsque des visiteurs étrangers sont de passage, l'équipe met les petits plats dans les grands en déballant les meilleurs produits de la région - foie gras, pain artisanal, vin de Madiran riche en polyphénols... - et en cuisinant le magret et les aiguillettes de canard comme personne. Sans négliger, l'indispensable touche mélancolique russe, les cornichons molossol. " Ce que je revendique, poursuit Molodkin, c'est une poche de résistance, un havre de paix pour les artistes, la possibilité d'évoluer loin des diktats du marché. La liberté d'expérimentation est ici totale. La preuve est que pour certaines démarches entreprises ici, nous ne savons pas s'il s'agit d'art ou non. Nous laissons les directeurs de musée en juger par eux-mêmes. " En la matière, difficile de trouver démarche plus emblématique que celle de Petr Davydtchenko. A 32 ans, ce natif d'Arzamas mène, grâce à The Foundry - et a/political, une collection-fondation derrière laquelle on trouve Andrei Tretyakov, un homme d'affaires kazakhe basé à Londres qui passe facilement du costume à la veste " bomber " - une expérience radicale depuis deux ans. " J'ai décidé d'inventer mon propre système de valeurs, déclare-t-il. Je ne touche plus à l'argent et ne me nourris que de fruits tombés au sol ou d'animaux trouvés morts sur le bas-côté des routes. " Pour mieux faire comprendre, Davydtchenko nous ouvre la porte de son atelier. L'endroit est austère. On découvre d'abord le petit bureau qui est le sien. Aux murs pendent des peaux tannées, lièvres, chiens ou blaireaux. " C'est ici que j'archive tout. Je photographie les animaux morts que je ramasse sur le bord de la route, je réalise aussi de petits films ", signale-t-il. Juste à côté, on tombe sur son lit minimaliste que jouxte un petit réfrigérateur. A l'intérieur, les étiquettes collées sur les pots décontenancent : soupe de renard, ragoût de lièvre... Et aussi un sac-poubelle contenant un chat raide mort. " Pour moi, les routes et les automobiles sont les métaphores du progrès, précise l'intéressé. Tout ce qui se met dans le chemin d'une voiture est inexorablement broyé. J'ai décidé de centrer ma démarche sur ce qui se trouve dans les marges de ces lignes blanches. Mon rapport à la nature ne se fait plus sur le mode de la prédation. Un savoir-faire unique a émergé de cette expérience que j'arrêterai dans le courant de 2019. Je fais régulièrement des tests sanguins pour voir si cette position est tenable du point de vue de la santé. " De l'art préapocalyptique ou du cochon écrasé ? Le BPS22 a tranché, lui qui expose en ce moment Roadside Picnic à la faveur de l'exposition US or Chaos (1). Il est à noter que The Foundry sert également de camp de base à un artiste comme Erik Bulatov, peintre conceptuel marqué par la propagande en ayant grandi sous Staline, qui, malgré ses 85 ans, a passé l'été sur place. Avec ses volumes impressionnants, le lieu lui a permis de réaliser un de ses rêves : transformer les slogans de ses toiles en sculptures géantes. Ainsi de ces caractères cyrilliques signifiant " En avant " qu'il a disposé en cercle à l'extérieur du bâtiment. Cet " En avant " qui " fait du surplace ", comme l'explique Molodkin, est tout à fait dans l'esprit de Bulatov qui a vu cette oeuvre exposée à l'extérieur de la Tate Modern, à Londres. C'était en 2017... pour célébrer la révolution de 1917. Toutefois, il n'y en a pas que pour les artistes russes à The Foundry. D'autres créateurs aux thématiques frontales ont pu utiliser l'endroit. Ainsi d'Andres Serrano qui y a réalisé la série Torture en recourant à des volontaires locaux ayant accepté de se plier à des mises en scène autour de la souffrance et du châtiment. Sans omettre le drapeau noir planté au Pôle Sud par l'Espagnol Santiago Sierra ou la Plancha de la Mexicaine Teresa Margolles dont le dispositif commémore les anonymes ayant perdu la vie à cause des cartels, de la prostitution et des crimes violents. Il reste que peu importe d'où viennent les propositions, la ligne The Foundry est la même : mettre à nu les rouages d'un monde dans lequel l'économie cadenasse tout... à travers des oeuvres toujours puissantes et parfois extrêmes.