A 92 ans et cinquante années d'impeccable pratique derrière elle, il n'est pas trop de dire que l'heure de Jacqueline Mesmaeker (Bruxelles, 1929) a enfin sonné. C'est d'autant plus vrai que la très belle rétrospective que lui consacre Bozar (1) risque de lui ouvrir grand les portes d'une réputation internationale. Cette reconnaissance est amplement justifiée et elle arrive au bon moment. Cette consécration tardive a décuplé les forces de la plasticienne qui, ces derniers mois, a multiplié les allers- retours vers l'hôpital... au point que ses proches ont craint pour ses jours. Jacqueline Mesmaeker est bien là et elle est même venue sur le lieu d'exposition la veille de l'ouverture. " Cela m'a permis de régler les derniers détails et de faire quelques modifications ", confie-t-elle par courriel.
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A 92 ans et cinquante années d'impeccable pratique derrière elle, il n'est pas trop de dire que l'heure de Jacqueline Mesmaeker (Bruxelles, 1929) a enfin sonné. C'est d'autant plus vrai que la très belle rétrospective que lui consacre Bozar (1) risque de lui ouvrir grand les portes d'une réputation internationale. Cette reconnaissance est amplement justifiée et elle arrive au bon moment. Cette consécration tardive a décuplé les forces de la plasticienne qui, ces derniers mois, a multiplié les allers- retours vers l'hôpital... au point que ses proches ont craint pour ses jours. Jacqueline Mesmaeker est bien là et elle est même venue sur le lieu d'exposition la veille de l'ouverture. " Cela m'a permis de régler les derniers détails et de faire quelques modifications ", confie-t-elle par courriel. Cette artiste qui, tout au long de sa carrière, a fait valoir " une attitude juste et rare ", le compliment émane du curateur Luk Lambrecht, mérite que l'on dissipe le moindre soupçon de malentendu à son égard. Difficile d'ignorer que ces dernières années le monde de l'art, toujours avide de nouveauté, a jeté son dévolu sur les artistes femmes nées entre 1920 et 1940. Dans les musées et les galeries, les exemples de retours en grâce inespérés ont noirci les pages de nombreux catalogues : Geta Br?tescu, Paula Rego, Valie Export, Nil Yalter ou encore Sheila Hicks. Disons-le d'emblée, on aurait tort de se passionner pour Jacqueline Mesmaeker pour une question de genre et d'âge. Stupide également serait le fait de s'intéresser à elle en raison d'une situation actuelle de repli qui pousserait à sonder, comme pour l'approvisionnement alimentaire, le local plutôt que le lointain. Non, ce qui doit susciter l'adhésion c'est cette oeuvre d'une vie, menée en majeure partie dans une sorte d'intimité clandestine, qui n'a de compte à rendre qu'à elle-même, qu'à la nécessité intérieure dont elle procède. Sa galeriste, la Liégeoise Nadja Vilenne, insiste sur la spécificité d'une " démarche enchâssant le foyer, la vie vécue, dans la recherche plastique ". Jacqueline Mesmaeker n'a pas calibré son oeuvre pour les musées et les galeries, c'est ce qui en fait tout le prix, elle qui s'est longtemps refusée à exposer, préférant limiter ses interventions à des traits de crayon dans des ouvrages littéraires déjà publiés. Passionnant, ce travail l'est également en ce qu'il concilie deux pôles que l'on croyait irréconciliables, le minimalisme tel que l'ont pratiqué les Américains au début des années 1960 - la plasticienne n'a jamais caché son admiration pour un Barnett Newman -, et la vie confinée d'une femme en prise avec les nécessités domestiques de la seconde moitié du xxe siècle. Cette synthèse, Jacqueline Mesmaeker l'a opérée seule dans son appartement-atelier (ou peut-être s'agit-il d'un atelier-appartement) d'Ixelles. Là, au milieu des années 1970, elle va s'engager dans " l'étude de problèmes visuels " en explorant une voie du milieu conciliant les acquis d'un parcours marqué par une appréhension concrète de l'espace et des formes (architecture, graphisme, design, stylisme... sans oublier les arts décoratifs, son premier cycle d'étude à l'Académie des beaux-arts de Bruxelles) avec la radicalité d'une démarche conceptuelle inspirée entre autres par la littérature, ce qui n'est pas sans suggérer Marcel Broodthaers. Difficile de mieux résumer que l'historien de l'art Olivier Mignon tout l'intérêt suscité par cette figure de la production artistique nationale. Dans L'Art même (2), il cerne les enjeux à la perfection : " [...] On aura vu rarement chez d'autres artistes de sa génération une telle compréhension intime et symphonique des exigences de la typographie, du dessin, de la chimie, des textiles et des pigments, de la mise en lumière et de la représentation spatiale, bref de toutes les expressions du visible. " La totalité de la proposition de Bozar, pourtant montée à distance en raison de problèmes de santé et de crise sanitaire, témoigne de cet aboutissement formel qui donne vie à un, assez inédit, conceptualisme incarné. Ah, quelle aventure ! se présente sous la forme d'une scénographie aérée terriblement convaincante qui a vite de quoi rassurer quiconque redoute un propos sec et cérébral. Au total, onze salles qui laissent respirer une petite quarantaine de pièces distillant une poétique aiguisée, drôle et émouvante à travers films, installations, sculptures, dessins, aquarelles, constellations d'objets et autres dispositifs déroutants. Dès les premiers pas dans le parcours, l'oeil est aimanté par un mur sur lequel s'écoule, du haut vers le bas, une Cascade, sorte de poème vertical composé de mots (" cramique ", " brugnon " ou encore " Barnabooth ") assemblés en colonnes. Un nom propre en dessine la moelle épinière : Valery Larbaud, écrivain inscrit au panthéon littéraire de celle qui fut professeur à La Cambre entre 1979 et 1984. Marquante, cette oeuvre dit l'aire de jeux qui est celle de Jacqueline Mesmaeker, soit un territoire au croisement du regarder, du lire et de l'imaginer. Vous avez dit " jeu " ? La facétieuse nonagénaire a parsemé le tracé de pièces minuscules, à la discrétion totale. Ce sont ses Introductions roses, de fins morceaux de tissu rose habituellement utilisés pour combler les plus petits interstices, une plinthe ou l'encadrement d'une porte, de son logement. Transposés au coeur de l'institution bruxelloise, ces petits riens racontent la réconciliation du vide et du féminin. Parmi les motifs qui ponctuent l'exposition, celui de l'eau, sous forme de l'étendue liquide déchaînée, emmène le regardeur vers des horizons inquiétants. On pense à Bolsena. Tempête dans un lac volcanique (2015), une vidéo immersive recomposant une perturbation atmosphérique à l'aide de diapositives scannées dans un programme informatique. Ou encore La Mer, une chromolithographie atypique, du peintre de marines allemand Carl Wilhelm Hugo Schnars-Alquist, en ce qu'elle ne donne pas à voir de bateau, un fait exceptionnel au xixe siècle. La reproduction, qui évoque une toile du Belge Thierry De Cordier, suggère un au-delà métaphysique à la houle. Plus loin, La Serre de Charlotte et Maximilien, quant à elle, consiste en la reprise d'une installation imaginée en 1977 - le recyclage des agencements est un procédé récurrent au sein du corpus de la Bruxelloise. La pièce, qui s'apparente à une sorte d'abri éphémère en bambou et verre, évoque une lanterne magique par le fait qu'elle sert de support à la projection d'un dessin animé en noir et blanc. Propulsés à travers l'assemblage un peu bancal, les petits personnages hantent l'une des parois de la salle 6 à la manière d'ombres chinoises fugitives. Enfin, un tirage grandeur nature reproduit une découpe dans un morceau de papier peint du domicile de la plasticienne. Le visiteur est invité à réfléchir longuement sur cette fêlure domestique métaphorique érigée en ready-made.