François Cassingena-Trévedy, moine de Ligugé

Lorsqu'il quitte l'office du soir et remonte dans son grenier, frère François confie à une sorte de " journal liturgique " des " pensées ", des " aphorismes ", des textes courts à travers lesquels il espère, dit-il, " donner à chaque jour son prix ". Ces étincelles sont, à proprement parler, des " élucubrations " puisque " élucubrer " - de leuk, " éclairer " - veut dire " travailler en veillant ". Les élucubrations du frère bénédictin sont bien " choses écrites à la clarté de la chandelle ". [...]
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Lorsqu'il quitte l'office du soir et remonte dans son grenier, frère François confie à une sorte de " journal liturgique " des " pensées ", des " aphorismes ", des textes courts à travers lesquels il espère, dit-il, " donner à chaque jour son prix ". Ces étincelles sont, à proprement parler, des " élucubrations " puisque " élucubrer " - de leuk, " éclairer " - veut dire " travailler en veillant ". Les élucubrations du frère bénédictin sont bien " choses écrites à la clarté de la chandelle ". [...] Parmi ces " filles de larmes " comme il les appelle, lesquelles retenir qui donnent une petite idée de leur agilité à " court-circuiter la civilisation des codes-barres " ? Des tas de candidates se présentaient : les saisons, les fêtes liturgiques, la vie contemplative, l'eucharistie, la poésie, la musique, la fenêtre... En voici quelques-unes, simplement pour inviter à rencontrer les autres. Des figures d'Evangile... Marie-Madeleine : " Noli me tangere. Elle voulait faire le tour de l'Arbre avec ses bras, et l'Arbre lui disait : "Ne me retarde pas : je suis aussi l'oiseau." " La femme adultère : " Au lieu de lui jeter la première pierre, Jésus la pose comme la première pierre ; au lieu de la démolir, il fait d'elle une cathédrale ; il l'ouvre, il l'offre aux hommes comme un chantier au milieu de la ville : elle aussi sera Notre-Dame. " De son abbaye, frère Gilles aperçoit l'estuaire de l'Aulne et ne cesse d'écouter la mer lui raconter une histoire. Une histoire si légère, parfois, lorsque vêtue seulement " de ses sandales de pluie, elle encourage le moine à revisiter son finistère intérieur ". Mais une histoire de naufrage aussi, en ces jours où le chant blessé a tant de peine à hisser la voile. " Face à la mer, face à la mort, La folle envie de m'écrier : ''Intangibles lointains, Comme je vous appartiens !'' " A quelques centaines de mètres du monastère (de Clerlande), le centre neurologique William-Lennox, lié à l'université de Louvain, accueille des hommes et des femmes, beaucoup d'enfants aussi, qui ont été victimes d'un accident vasculaire cérébral ou qui souffrent d'épilepsie, de démence, de maladies dégénératives incurables... Pendant vingt-trois ans, Jean-Yves Quellec va assurer l'aumônerie de cet établissement remarquable où il sera amené à tenir la main des moribonds et à avancer " des mots comme une caresse pour réconforter les proches ". [...] Cette grande aventure intérieure, Jean-Yves Quellec en laisse deviner quelques traces dans un livre où le poème liturgique rejoint l'interrogation métaphysique la plus essentielle : Dieu face nord. Le titre qui parle d'escalade évoque moins la conquête des sommets que le " chemin creux où l'on avance pas à pas ". Vers le milieu du texte, dans des pages fortes et sobres intitulées " Autour de la souffrance ", le prieur de Clerlande dit venir vers nous " balbutiant comme un enfant qui ne peut pas comprendre ou comme un grand vieillard dont la sagesse est engloutie (Ps 106). " Il insiste : " Ne vous laissez pas prendre à mes belles phrases [...]. Je n'ai pas de lumière sur la souffrance humaine. Comme l'amour, elle ferme les yeux. " Evoquer l'écriture de Catherine-Marie, en disserter, la disséquer, n'est-ce pas déjà trop peser sur tant de légèreté ? Pour certains de ses textes en tout cas, qui tiennent dans un souffle. Ils n'ont besoin que d'une buée pour exister, juste un peu de rosée, car elle peint à l'eau, soeur Catherine, ses poèmes sont des aquarelles, parfois les simples traits d'une épure. Mais ce minimalisme n'a rien de candide. On imagine le chemin littéraire et spirituel qui préside à pareil dévêtement. Un " art du plus ramassé ", dirait Salah Stétié, " formé comme un galet par sa longue fréquentation de la mer " : " Je Te désire, Tu bois ma soif. A la fine pointe de mes racines, Ta source. Tu as fait de ma surdité un ermitage. " La poésie, " tout le monde en porte en soi ", souligne Charles Dumont, et son miracle, c'est qu'elle parvient à dire la tension " entre fragilité et éternité ". Quel dommage que l'Eglise ait en partie rompu avec elle, regrette encore le moine de Scourmont, et comme " nos célébrations manquent de poésie ! Trop souvent on parle avec la tête, on bavarde. " Le poète, lui, écrit avec tout son être, son corps, sa chair. " Comme les psaumes, certains de mes chants sont très charnels. C'est important, sinon cela ne signifie rien. " [...] Peut-on porter, toute sa vie, le chant de saint Bernard sur les chemins du monde sans mettre ses pas, comme lui, dans le Cantique des cantiques ? Charles Dumont a écrit vingt-huit prières inspirées du premier poème de ce livre biblique si présent dans la mémoire et dans l'actualité cisterciennes. " Prières " parce qu'il s'adresse à son Seigneur, mais quand on les dit, quand on les écoute et qu'on se laisse envahir par cette prose si rythmée et si balancée, on voit bien que la poésie la traverse et se moque des clôtures où l'on prétend parfois l'enfermer. Prières au masculin et prières au féminin puisque le moine se glisse aussi dans la peau de la jolie Noire si désireuse des bras de son amant. Juste quelques effluves : " Donne-moi un baiser d'infini ! Eternel est ton Amour, et tes lèvres sur les miennes scelleront mon voeu, l'éterniseront. " " Ton nom s'est répandu en moi comme de l'huile ; il a dilaté mon coeur d'une grande douceur. " " L'amant divin s'est ému aussi en admirant la courbe du cou de l'aimée... " Très cistercien, le baiser. Et frère Christophe ne s'en prive pas, qui l'évoque dans une vingtaine de ses cent poèmes publiés. Avec, comme souvent chez les auteurs trappistes, des expressions empruntées au Cantique des cantiques. C'est qu'il y a urgence. D'ailleurs, dès les premières pages de son journal, le poète de Tibhirine supplie et interpelle : " De grâce. Allons ! Le temps presse : Vite ! L'histoire attend de nous ton Baiser de paix. " Et plus loin, quand la violence se rapproche, cette conviction qu'il va répéter avec force : " Le Baiser est fort contre la mort. " Et même après la mort quand le poète évoquant Marie au Calvaire dans l'ombre de son fils propose ce raccourci saisissant : " La croix pour un baiser s'est inclinée. "Effacement de Dieu. La voie des moines-poètes, chez Albin Michel.