"Une interview ? Je peux l'écrire à sa place s'il veut ! " Lorsqu'un ami contacte Thomas (*) pour lui fixer le rendez-vous, le décor est rapidement planté. Face à lui, il faut pourtant trente minutes avant d'entrer dans le vif du sujet. Discussions sur le journalisme, ses projets professionnels, la vie... L'étudiant en école de commerce manie le verbe et semble être doté d'une solide culture générale : " Mes parents sont cultivés, je suis intéressé par tout, j'ai des connaissances superficielles en philosophie, en sociologie, en géographie, en économie et en langues. "
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"Une interview ? Je peux l'écrire à sa place s'il veut ! " Lorsqu'un ami contacte Thomas (*) pour lui fixer le rendez-vous, le décor est rapidement planté. Face à lui, il faut pourtant trente minutes avant d'entrer dans le vif du sujet. Discussions sur le journalisme, ses projets professionnels, la vie... L'étudiant en école de commerce manie le verbe et semble être doté d'une solide culture générale : " Mes parents sont cultivés, je suis intéressé par tout, j'ai des connaissances superficielles en philosophie, en sociologie, en géographie, en économie et en langues. " Depuis un an et demi, Thomas, 25 ans, en a fait un business : il rédige pour le compte des autres des travaux d'étude contre de l'argent. Une analyse de la communication de la Commission européenne, vingt pages en sociologie, un travail sur le Maccarthysme en anglais, un autre en histoire des pensées économiques... Son plus beau fait d'armes : un dossier de 39 pages pondu en vingt-huit heures. Pour 180 euros. " C'était de la physique acoustique. Mon voisin était doctorant, j'ai lu des articles scientifiques, je me suis procuré un syllabus. Je n'ai pas dormi de la nuit... " Résultat : un honorable 13/20. " J'ai toujours eu la moyenne. Mes clients n'ont jamais eu à se plaindre. " Ses clients ? Des amis et des amis d'amis, qui ont connu Thomas par le bouche-à-oreille. Plutôt des garçons, dont la plupart ont un job et qui contactent souvent leur sauveur quelques jours, voire quelques heures seulement, avant la remise de leur copie. " Ils n'ont pas le temps pour leurs études. Et ils se rendent compte que les compétences requises dans le milieu professionnel sont parfois très éloignées de ce qu'ils apprennent. Je profite de leur faiblesse. " Thomas n'est pas seulement nègre universitaire pour arrondir ses fins de mois. " C'est une question de passion. Un petit délire narcissique pour me prouver que j'en suis capable. " Il raconte avoir déjà aidé gratuitement un ami et refusé des travaux qui ne l'inspiraient pas, dont un mémoire en psychologie. " Je connais un gars qui en a écrit plusieurs contre rémunération. Si j'avais eu le temps, je l'aurais fait aussi. " Quid de l'honnêteté de la démarche ? " Ce n'est pas éthique. Mais au final quelle est la différence de niveau entre celui qui fait les travaux et celui qui ne les fait pas ? " Thomas estime ne pas avoir trop de soucis à se faire : même si les universités disposent d'un logiciel antiplagiat visant à détecter les copiés-collés, il cite toutes ses références et prend le temps de bien expliquer son raisonnement à ses clients avant un éventuel oral. " De toute façon, ils n'ont aucun intérêt à balancer. "" On est au-delà du plagiat, c'est de la fraude ", assure Françoise Docq, conseillère pédagogique à l'UCL. " C'est extrêmement rare et je pense que l'enseignant s'en aperçoit assez facilement, enchaîne Philippe Emplit, vice-recteur à l'enseignement et aux apprentissages à l'ULB. Comme président de jury, j'ai le souvenir du cas d'une étudiante qui avait contacté un bureau d'étude pour l'élaboration d'un travail. Le mari d'une collègue travaillait dans l'entreprise et a dénoncé la fraude. L'élève a été convoquée dans le bureau du doyen de sa faculté. " Dans certains cas, l'étudiant peut comparaître devant le conseil disciplinaire, être exclu, voire interdit d'inscription pour cinq ans dans toutes les universités et hautes écoles de la Communauté française. De quoi réfléchir à deux fois avant de tenter le diable. (*) Prénom d'emprunt.JACQUES BESNARD