DE NOTRE CORRESPONDANT
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DE NOTRE CORRESPONDANT Sa barbe fine et grise, son anglais onctueux épicé de discrets roulements arabes évoqueraient un écrivain cosmopolite ou un affable penseur new age. Rien à voir, en tout cas, avec le " taliban américain " ou le " suppôt d'Al-Qaeda " brocardé dans les manifestations new-yorkaises. En fait, s'il ne tentait pas de faire construire, à deux rues du site des défuntes tours jumelles, un centre communautaire musulman de 15 étages doté d'une salle de prière, Feisal Abdul Rauf pourrait, à 62 ans, se targuer d'être l'imam le plus " cool " de la ville la plus bigarrée de l'hémisphère Nord, et l'un de ses religieux les plus ouverts. Une semaine après le massacre du 11 septembre 2001, sa petite salle de prière musulmane de Chelsea, située à douze rues au nord du World Trade Center, accueillait chrétiens, juifs et athées pour des rencontres informelles, spirituelles et réconfortantes. Ce brassage quotidien lui a donné l'idée de sa future fondation, Cordoba, censée promouvoir des échanges entre l'islam et l'Occident. Et l'inspiration de plusieurs livres, dont un essai qui lui a valu l'attention du gouvernement Bush, en quête d'un émissaire culturel musulman capable de redresser l'image des Etats-Unis dans le monde arabe. Né au Koweït de parents égyptiens, élevé en Egypte, en Malaisie puis à Londres, Feisal Abdul Rauf a commencé ses études de physique à l'université Columbia dans les années 1960, avant de suivre la voie de son père, imam respecté, directeur d'une mosquée à New York puis du premier Islamic Center de Washington. " Le cataloguer comme extrémiste ? Cela me paraît totalement givré ! " s'exclame son ami James Morton, longtemps prêtre à la cathédrale Saint John the Divine, à Manhattan. Avec un CV si moderne et humaniste, nul ne s'étonne que le prêcheur soufi, apprécié des organisations juives et chrétiennes de la ville, ait cru pouvoir monter sans problème un nouveau projet. Un centre communautaire musulman calqué sur le Jewish Community Center de New York, assemblage d'installations sportives, de galeries, de restaurants, de salles de conférence et d'activités culturelles ouverts à tous. Pour le compte de la fondation, un promoteur immobilier rachète en 2009 deux immeubles en mauvais état dans un quartier proche de Wall Street et bondé de travailleurs musulmans. La proximité de Ground Zero, à deux pâtés de maisons de là, ne choque ni le maire, Michael Bloomberg, ni le comité des résidents locaux, qui donne son accord le 15 mai dernier. Feisal Abdul Rauf et les élus new-yorkais pouvaient-ils ignorer la peur qu'avait suscitée, deux semaines plus tôt, l'attentat manqué de Times Square ? Les attaques du tabloïd New York Post, puis de la blogueuse et pasionaria anti-islam Pamela Geller, proche du mouvement populiste Tea Party, provoquent une réaction maladroite de Feisal : l'interdiction du projet, affirme-t-il, " provoquerait un soulèvement extrémiste dans le monde musulman "à Quant aux institutions représentatives de l'islam à New York, qui n'avaient jamais été consultées, elles se rallient tardivement à un imam longtemps décrit comme un électron libre de la communauté. " Ground Zero n'appartient pas à une seule communauté ou religion, mais à tous les Américains ", assure, le 25 septembre, Nihad Awad, directeur du Council on American-Islamic Relations. Mais l'endroit reste, avant tout, le rêve de Feisal Abdul Rauf. PHILIPPE COSTE