DE NOTRE ENVOYée SPéCIALe
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DE NOTRE ENVOYée SPéCIALe Nous voulons un Etat libre, sans domination économique et sans dépendance politique. " C'est l'une des seules phrases prononcées en castillan lors du meeting, ce soir-là. Lâchée comme un clin d'£il aux journalistes égarés qui ne comprendraient pas l'euskera. Car ici, à Durango, bourgade industrielle au pied des collines qui courent de Bilbao à Saint-Sébastien, tout le monde parle basque, bien sûr. Surtout ceux qui sont venus assister au meeting de campagne de Laura Mintegi, candidate à la présidence de la région pour EH Bildu, la coalition de la gauche indépendantiste qui rassemble l'ex-Batasuna, le bras politique d'ETA, et trois autres petites formations. Sous le grand marché couvert, l'ambiance est bon enfant. Les discours sont coupés de chansons, de poèmes et de guitare sèche, face à un public conquis d'avance, qui se lève en clôture de soirée pour entonner le chant nationaliste Eusko Gudariak (Guerriers basques). " C'est notre candidate, elle représente notre peuple, elle est motivante ! " lance une bande d'étudiants enthousiastes qui s'apprêtent à voter pour la première fois. " Elle a les idées claires et sincères ", glisse Endika, 27 ans, étudiant en master de langue basque. " Ça se présente bien. Avec la fin de la violence il sera plus facile de rassembler les votes ", se réjouit Enrique, 67 ans, venu avec son fils Peru, 32 ans. Les Basques sont convoqués aux urnes, le 21 octobre, pour les élections régionales. Un an et un jour après l'annonce de la fin de l'action armée par ETA. Tout un symbole. Jusque-là, la vie politique basque avait été labourée par la violence, entre intimidations, agressions et voitures piégées. " Nous allons vivre les premières élections libres depuis la fin de la dictature, sans bombes et sans gardes du corps ", affirme Gorka Landaburu, directeur de la revue Cambio 16. Il sait de quoi il parle, lui qui a perdu plusieurs doigts, en 2001, en ouvrant un colis piégé. Depuis le communiqué d'ETA du 20 octobre 2011, la bande armée inactive paraît être réduite à une poignée de clandestins à la dérive, alors que son bras politique est en passe de devenir l'une des principales forces de la région, à travers la coalition de gauche abertzale (littéralement " patriote ") EH Bildu. La mue a été soigneusement calibrée et préparée. A commencer par le choix du slogan de campagne, suffisamment plat pour ne faire fuir personne : " Soluzioak zure esku " (Les solutions sont au bout de tes doigts). On attendait un parti séparatiste, on se trouve nez à nez avec un mouvement anticapitaliste. C'est le discours anticrise qui prime, dans un programme où l'on parle de décroissance et de souveraineté alimentaireà L'indépendance n'est plus l'urgence absolue. Changement d'image. Surtout avec Laura Mintegi. Elle a le sourire large et l'£il qui pétille sous sa mèche poivre et sel. Son air intello-énergique correspond bien à son CV : universitaire et écrivain, 57 ans ces jours-ci, directrice de la branche basque du Pen Club, elle participe aux travaux de l'Académie de la langue basque. Mais son look ne colle pas à son nouvel emploi : tête de liste de la coalition abertzale, qui est la voie d'atterrissage de la branche politique d'ETA au Parlement basque. Elle détonne, ce n'est rien de le dire. Avec son collier de perles bleues qui danse sur son chemisier blanc, elle a des petits airs de Françoise Giroud. Rien à voir avec l'uniforme alternativo- montagnard habituel dans les rangs de la mouvance, avec ses militantes en godillots, la frange courte taillée à la serpe, les piercings et les mèches au henné. Elle sourit d'un air amusé. " Je représente une confluence de quatre forces. On a cherché un profil rassembleur et c'est tombé sur moi. " La voilà donc, pour offrir une image adoucie. " Mais sur le fond elle fait partie des "durs" ", glisse un de ceux qui l'ont connue naguère à l'université. Elle a soutenu sans ciller la ligne de la " socialisation de la douleur ", au milieu des années 1990, quand ETA, qui jusque-là prenait pour cible militaires et policiers, s'est attaqué aux intellectuels, aux politiques, aux journalistes et à tous ceux qui, dans la société basque, se levaient contre l'organisation. " Ceux qui à 57 ans n'ont pas de passé auront peu d'avenir ", lâche-t-elle dans un coin de phrase. Elle se présente comme " aimable, mais avec des convictions profondes et radicales " et sait qu'elle aura sans doute à jouer un rôle décisif pour la région dans les prochaines années. Les sondages donnent la victoire aux nationalistes modérés du PNV, avec au moins 36 % des voix. Mais ils seraient talonnés par EH Bildu, qui deviendrait la deuxième force du Parlement régional, avec environ 25 % des suffrages, soit le double du score abertzale habituel. Reste à savoir combien de temps durera l'enthousiasme à l'épreuve du réel : la gestion de EH Bildu, depuis un an à la tête de la province du Guipuzcoa (l'une des trois basques), laisse plutôt sceptique. Les deux formations pourraient conclure des alliances ponctuelles pour former un pôle souverainiste et avancer vers l'autodétermination. A l'image de ce qui est en train de se produire en Catalogne, le vote nationaliste compte faire le plein, avec un argument de poids : en période de crise, alors que l'Espagne va si mal, plus on se tient à distance de Madrid, mieux on se porte. En un an, le Pays basque a pris un virage et s'habitue à la vie sans ETA. Mais les revirements sont parfois déconcertants. " Par un tour de passe-passe extraordinaire, ceux qui ont exalté, justifié et accompagné la violence sont devenus les champions de la paix, constate avec mélancolie et amertume l'écrivain Raul Guerra Garrido, fondateur des mouvements citoyens Foro de Ermua et Basta Ya. On récompense ceux qui ont noblement décidé d'arrêter de nous tuer. Ils s'accrochent des médailles et vont encaisser les dividendes par les urnes. "Laura Mintegi préfère parler de nouvelle étape, de " gens nouveaux ", d'" une nouvelle manière de faire de la politique ". Sans expliquer pourquoi il aura fallu trente ans à la mouvance abertzale pour accepter le jeu démocratique. " Nous ne voulons pas d'un récit fait de vainqueurs et de vaincus, nous voulons un récit qui nous rassemble ", dit-elle. De quoi mettre en furie certaines associations de victimes d'ETA. " Nous aussi, nous voulons tourner la page, mais ne pas oublier ce qui s'est passé, rétorque Gorka Landaburu, qui se veut pourtant optimiste. Certes, c'est agaçant d'entendre ces gens qui prétendent partir de zéro alors que leur passé est si chargé, mais le bon côté des choses est que la politique a gagné sur le militaire. C'est toujours un pas en avant. "Cécile ThibaudOn attendait un parti séparatiste, on se retrouve nez à nez avec un mouvement anticapitaliste " Ceux qui ont exalté, justifié et accompagné la violence sont devenus des champions de la paix "