Directeur et conservateur du musée De Pont à Tilburg (Pays-Bas), Hendrik Driessen n'est pas du genre à s'en remettre au hasard lorsqu'il est question de sa programmation. Ce n'est pas pour rien que l'institution qu'il dirige, une ancienne place forte de l'industrie textile néerlandaise reconvertie en lieu dédié à l'art contemporain, a inspiré la conception de la Tate Modern à Londres. L'homme prouve une nouvelle fois la pertinence de sa démarche en offrant une vitrine de choix à l'oeuvre d'Ann Veronica Janssens (1956, Folkestone, au Royaume-Uni), plasticienne vivant et travaillant à Bruxelles. S'il s'est tourné vers l'artiste qui a représenté notre pays lors de l'édition 1999 de la Biennale de Venise, ce n'est pas seulement en raison de l'admiration qu'il porte à son oeuvre. Non, Hendrik Driessen est de ces faiseurs exigeants, en perpétuelle quête de sens et de " correspondances ". Parmi les fleurons sur lesquels il veille au sein d'une collection comportant plus de 600 pièces, ce féru d'art vénère Descent Into Limbo, une installation signée par le Britannique Anish Kapoor en 1992 à l'occasion de la Documenta 9 de Kassel. Pensé par Kapoor, le dispositif (l'oeuvre, qui semble consister en un disque noir posé à même le sol, est en réalité un trou de 2,5 mètres de profondeur) invite à s'interroger sur la perception et le visible. Une illusion d'optique totale, qui met en doute l'expérience de la vision. Ce questionnement - Hendrik Driessen l'a bien compris- est justement la matière même d'Ann Veronica Janssens, qui, elle aussi, traite cette problématique au moyen de la couleur, l'espace et la lumière. A...

Directeur et conservateur du musée De Pont à Tilburg (Pays-Bas), Hendrik Driessen n'est pas du genre à s'en remettre au hasard lorsqu'il est question de sa programmation. Ce n'est pas pour rien que l'institution qu'il dirige, une ancienne place forte de l'industrie textile néerlandaise reconvertie en lieu dédié à l'art contemporain, a inspiré la conception de la Tate Modern à Londres. L'homme prouve une nouvelle fois la pertinence de sa démarche en offrant une vitrine de choix à l'oeuvre d'Ann Veronica Janssens (1956, Folkestone, au Royaume-Uni), plasticienne vivant et travaillant à Bruxelles. S'il s'est tourné vers l'artiste qui a représenté notre pays lors de l'édition 1999 de la Biennale de Venise, ce n'est pas seulement en raison de l'admiration qu'il porte à son oeuvre. Non, Hendrik Driessen est de ces faiseurs exigeants, en perpétuelle quête de sens et de " correspondances ". Parmi les fleurons sur lesquels il veille au sein d'une collection comportant plus de 600 pièces, ce féru d'art vénère Descent Into Limbo, une installation signée par le Britannique Anish Kapoor en 1992 à l'occasion de la Documenta 9 de Kassel. Pensé par Kapoor, le dispositif (l'oeuvre, qui semble consister en un disque noir posé à même le sol, est en réalité un trou de 2,5 mètres de profondeur) invite à s'interroger sur la perception et le visible. Une illusion d'optique totale, qui met en doute l'expérience de la vision. Ce questionnement - Hendrik Driessen l'a bien compris- est justement la matière même d'Ann Veronica Janssens, qui, elle aussi, traite cette problématique au moyen de la couleur, l'espace et la lumière. Au coeur de son approche : " Effacer ce qui est visible afin de permettre de voir autre chose, rendre visible l'invisible. " Un credo prenant tout son sens dans une époque qui vit le pied sur l'accélérateur et qui a fait de la surcharge d'informations visuelles sa signature. Une oeuvre de la plasticienne illustre mieux que toutes les autres ce dialogue involontaire entrepris avec le travail de Kapoor. Elle porte le nom de Blue, Purple and Orange (2018) et on conseille au visiteur de débuter la découverte de l'exposition par cette expérience immersive. De quoi s'agit-il ? D'une fog room, ce que l'on pourrait traduire par une " pièce plongée dans le brouillard ". Quiconque pénètre dans ce parallélépipède en polycarbonate perd tous ses repères visuels. Pas un objet, pas un angle pour accrocher le regard. L'épreuve désoriente totalement, on flotte dans un espace indistinct. Il faut d'ailleurs en passer par une étrange formulation pour rendre compte de ce qui se passe : " voir rien " qui, bien sûr, ne veut aucunement dire " ne rien voir ". La seule chose que l'on distingue, ce sont des variations lumineuses portées par une brume artificielle. Celle-ci emmène, comme le titre le laisse présager, du bleu à l'orange en passant par le mauve. Et puis, avec le temps, apparaît aussi, en hauteur, des points de lumière tels des soleils allongés fades et artificiels. Ce n'est pas la première fois qu'Ann Veronica Janssens donne à voir ce " labo de lumière ", comme le décrivait l'historienne de l'art Mieke Bal. Ce type d'environnement ponctue le travail de l'artiste depuis 1997, date à laquelle elle a imaginé pour la première fois une variation blanche au sein du M HKA à Anvers. " C'est la sensation d'infini que l'on expérimente dans mes brouillards ", explique-t-elle. C'est vrai, mais c'est également bien plus. Aussi, et si on a souvent lié l'oeuvre d'Ann Veronica Janssens avec les environnements perceptuels de l'Américain James Turrell (1943, Los Angeles), il faut reconnaître qu'elle emmène plus loin encore. Blue, Purple and Orange se vit à la façon d'une plongée dans un tableau. Sans qu'il soit possible de toucher quoi que ce soit (rien de préhensible dans sa pratique), la plasticienne nous fait " coexister " à la couleur. Ce rose délicat qui le dispute au bleu clair dans le ciel de L'Arbre aux corbeaux (1822) de Caspar David Friedrich (1774 - 1840, Greifswald), est là, intouchable mais à portée de main. Immatériel mais présent au point d'épuiser tout notre champ de vision. Au point qu'on aurait la tentation de ne plus sortir, tandis qu'à mesure que l'on se déplace défilent de nombreux cieux de l'histoire de l'art. Plus que l'oeil, c'est le corps tout entier qui chemine à travers ce spectre chromatique condensé, de la froideur bleutée du crépuscule au jaune pâle de l'aube. Il n'est pas seulement question de pratique picturale, la philosophie s'invite également entre les lignes. Ainsi de la figure de Vladimir Jankélévitch (1903 - 1985, Bourges), penseur prompt à " s'étonner des choses les moins étonnantes, de ce qui va de soi ". Tout comme l'auteur de Quelque part dans l'inachevé, Ann Veronica Janssens déploie des agencements autour du mystère, en particulier celui de la lumière, phénomène qui conditionne tellement le voir que l'on ne prend plus la peine d'en prendre la mesure. Elle soupèse cette dernière à travers sa matérialité, l'envisageant sous toutes ses coutures : gazeuse, solide, liquide ou encore rayonnante. Feu le philosophe et la plasticienne partagent pareillement le goût du " presque rien ", concept célébré dans un ouvrage du premier et pratiqué avec ferveur par la seconde à travers sa volonté de mettre au jour une " écologie de l'objet ". Il y a une véritable épure à l'oeuvre dans l'oeuvre d'Ann Veronica Janssens. Le tout pour une grande simplicité des formes et des propositions. Peut-être que le plus bel enseignement de ce solo show qui se découvre à 1 h 30 de voiture de Bruxelles, c'est l'éloge de la flânerie et de la lenteur qu'il contient. Les pièces présentées proposent au regardeur de décélérer. Le caractère relativement restreint des oeuvres présentées est compensé par le fait qu'elles invitent à la contemplation lente, à la félicité d'habiter le moment. Pour approcher le travail présenté, il n'y a pas d'autre solution que de tourner autour, d'y revenir, de laisser la lumière naturelle le marquer de sa palette d'intensité. " Enfant, j'ai vécu à Kinshasa. Il y avait très peu d'obligations scolaires, j'ai donc passé des journées entières à ne rien faire d'autre que, par exemple, observer le reflet de la lumière sur l'eau. J'ai également beaucoup traîné dans les rues ", livre l'intéressée en guise d'explication à des agencements magnétiques. Parmi ceux-ci, on s'étonne de Untitled (White Glitter), imaginé pour la première fois en 2016. Il s'agit de particules brillantes jetées à même le sol. A chaque fois, ces oeuvres performatives, qui disent le goût de l'artiste pour le " hasard heureux ", composent une forme différente qui varie aussi en fonction de la position de qui les regarde. " Il s'agit, à partir de petits accidents de la vie ou dans des moments de flânerie, de repérer un phénomène, un mouvement, une couleur, qui permette de développer ensuite une recherche plus complète et plus aboutie ", expliquait, à ce propos, l'artiste dans une interview accordée au musée danois Louisiana. Au musée De Pont, l'effet est redoutable : difficile de s'empêcher d'y entrevoir des vagues comme on peut les observer dans les très belles compositions du peintre Thierry De Cordier (1954, Renaix). Même esprit pour la série Acapulco Kiss (2011 - 2018), qui consiste en un alignement de cubes panachant verre, films de couleur, huile de paraffine et socle en bois. Ces structures qui jouent tant avec la réflexion qu'avec la réfraction de la lumière évoquent le travail sur la couleur et la géométrie d'un Piet Mondrian. A la différence qu'ici, les variations sont infinies et qu'elles s'articulent en trois dimensions. Enfin, on ne s'arrêtera pas en vain devant RR Lyrae (2014), sculpture lumineuse réalisée à partir de sept projecteurs qui reproduisent la forme idéale d'une étoile. Un dispositif qui rappelle le rôle crucial de la lumière et du rayonnement pour appréhender ces astres qui constellent le cosmos. Ce mystère que nous habitons.