Après l'invasion du 10 mai 1940, la célérité avec laquelle les Allemands avancent surprend tout le monde, eux-mêmes y compris. En dix jours à peine, la Wehrmacht atteint déjà la côte française. Battant en retraite dans le plus grand désordre, les corps d'armée alliés sont complètement isolés par les divisions allemandes. Toute contre-attaque s'avère impossible. La piètre communication entre Français et Britanniques engendre d'inévitables malentendus. " La ligne Maginot est enfoncée ! Je ne peux pas y croire. Nous nous trouvons déjà très loin en territoire ennemi ", rapporte le commandant Erwin Rommel. L'étau nazi se resserre sur les Alliés : le 24 mai, Boulogne tombe et Calais est cerné. Le lendemain, Dunkerque est l'ultime port sous contrôle allié. Les centaines de milliers d'hommes de la British Expeditionary Force (BEF) se retrouvent coincés avec les troupes françaises et belges entre la Manche et les Allemands qui progressent dangereusement.
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Après l'invasion du 10 mai 1940, la célérité avec laquelle les Allemands avancent surprend tout le monde, eux-mêmes y compris. En dix jours à peine, la Wehrmacht atteint déjà la côte française. Battant en retraite dans le plus grand désordre, les corps d'armée alliés sont complètement isolés par les divisions allemandes. Toute contre-attaque s'avère impossible. La piètre communication entre Français et Britanniques engendre d'inévitables malentendus. " La ligne Maginot est enfoncée ! Je ne peux pas y croire. Nous nous trouvons déjà très loin en territoire ennemi ", rapporte le commandant Erwin Rommel. L'étau nazi se resserre sur les Alliés : le 24 mai, Boulogne tombe et Calais est cerné. Le lendemain, Dunkerque est l'ultime port sous contrôle allié. Les centaines de milliers d'hommes de la British Expeditionary Force (BEF) se retrouvent coincés avec les troupes françaises et belges entre la Manche et les Allemands qui progressent dangereusement.Contre toute attente, Hitler donne en personne un peu de répit aux Alliés avec son ordre d'arrêt. Les blindés allemands n'étant plus qu'à quelque 25 km de Dunkerque, le Generaloberst Gerd von Rundstedt, commandant des armées de l'ouest, le pousse à prendre une décision majeure : stopper la progression de ses blindés avant Dunkerque. Celle-ci fera couler beaucoup d'encre ! A posteriori, Hitler se rendra compte qu'il a manqué une occasion de porter le coup de grâce aux forces britanniques. Pour l'historien Max Hastings, grand spécialiste de cette période, " il est possible, mais peu probable, qu'il s'agisse d'une manoeuvre politique basée sur l'impression que cette retenue spontanée rendrait les Britanniques plus enclins à négocier des accords de paix ". Or, c'est précisément ce qu'a invoqué Hitler pour justifier son erreur. " Il tentait manifestement de sauver la face ", estime Ian Kershaw, un second expert. " En réalité, il a suivi le conseil du général von Rundstedt, soucieux d'épargner ses unités motorisées en prévision d'une dernière poussée vers le sud qui était normalement censée clôturer la bataille. " Quoi qu'il en soit, Hitler ne cherchait en aucun cas à protéger le repli des Britanniques. Herman Göring (1893 - 1946), le commandant en chef de l'aviation allemande, la Luftwaffe, se tenait d'ailleurs prêt à les anéantir.Von Rundstedt contredira ensuite la version d'Hitler, en évoquant une " gaffe inexplicable ". D'autres que lui se sont rangés au même avis, mais uniquement après la guerre. Et notamment le général Wilhelm von Thoma (1891-1948) : " Ce jour-là, Hitler nous a ravi la victoire. " De même, le général Ewald von Kleist (1881-1954) selon lequel " sans cet ordre stupide, l'armée britannique aurait pu être totalement rayée de la carte ".Entre-temps, la situation des Alliés devient de plus en plus critique. D'autant que l'armée belge est susceptible de capituler à tout moment. A Londres, l'état-major broie du noir. "Je ne puis imaginer qu'il y ait encore le moindre espoir de rapatrier fût-ce une partie du BEF ", écrit le général William Edmund Ironside (1880 - 1959). Le risque de perdre une bonne partie du matériel de guerre est aussi bien réel. Lord John Gort, le commandant en chef du BEF, croit lui aussi que l'essentiel du matériel et de son corps expéditionnaire sont condamnés. L'ultime once d'espoir de contenir avec la France la marche des Allemands fond comme neige au soleil.Profitant de ce bref répit fortuitement accordé par Hitler, les armées britannique et française vont mettre sur pied dès le 26 mai 1940 un vaste plan d'évacuation de Dunkerque. Faute de temps, il s'agira d'improviser. Pour rapatrier ses forces, Churchill tire de sa retraite le vice-amiral Bertram Ramsay (1883 - 1945) pour prendre la tête de l'opération Dynamo. L'exécution pratique de la mission sera confiée au capitaine William Tennant (1890 - 1962).Côté français, le commandement revient à l'amiral Jean-Marie Charles Abrial (1879 - 1962). Mais comment évacuer de toute urgence des centaines de milliers de soldats d'un port assiégé, dans des conditions aussi précaires ? Tous les contre-torpilleurs, destroyers et dragueurs de mines disponibles sont réquisitionnés séance tenante. L'appel à l'aide lancé par la BBC à tous les propriétaires de bateaux motorisés est reçu cinq sur cinq : cargos de fret, chalutiers, ferries, bateaux de plaisance et autres bâtiments feront cap sur la France pour embarquer les troupes encerclées. Le premier à quitter Douvres est le SS Mona's Isle, un paquebot à vapeur reconverti par la Royal Navy. L'opération démarre avec peine. Le premier jour, seuls 7 669 hommes seront évacués du port de Dunkerque.Des jours durant, près de 900 bâtiments multiplieront les allers-retours sur la Manche, par chance inhabituellement calme pendant toute l'opération Dynamo. Jour après jour, les transbordements s'accélèrent. Le 31 mai, 68 000 soldats ont déjà traversé. Des bâtiments privés ou de plaisance les embarquent sur les plages, inaccessibles aux plus grands navires. Tennant décide dès lors d'exploiter les estacades à l'entrée du port. Surtout la jetée Est, qui reste en bon état. Près de 200 000 hommes de troupes suivront cette voie. Aux environs de La Panne, des camions garés en file indienne jusqu'à l'eau sont recouverts de poutres et de planchers en guise de jetées de fortune. Mais le péril guette en permanence. Sans interruption, la Luftwaffe pilonne les Alliés : les pertes sont désastreuses. L'angoisse est palpable, l'enfer est partout. Une foi saufs, sur l'autre rive, leur gratitude est sans borne. "J'étais sur un bateau, en route vers l'Angleterre. C'était miraculeux. Je ne disais rien, humant l'air de la mer. Ni fumées, ni brasiers, chairs brûlées ou vapeurs de pétrole : juste la brise marine. Je respirais l'air frais, si pur ; j'étais en vie ", écrira le soldat Arthur Gwynn-Browne après le sauvetage.La marine britannique accuse d'énormes pertes sous le feu incessant de l'ennemi. Six contretorpilleurs détruits ; vingt-cinq gravement touchés. Le seul 1er juin, quatre sont simultanément éventrés, tandis que trois autres et un paquebot sont envoyés par le fond. Une multitude de petits bateaux ont en outre coulé ou ont chaviré. Pour échapper au pilonnage, les transferts se font plutôt de nuit. Le 4 juin, le tout dernier transport ayant pris le large, près de 338 000 hommes ont finalement été évacués : 198 000 Britanniques - dont Montgomery - et 140 000 autres, Français et Belges pour la plupart. Les premiers jours, les Britanniques étaient les seuls à pouvoir embarquer. Froidement rejetés à l'eau, les resquilleurs se faisaient même parfois tirer dessus. " Il a fallu que Churchill intervienne en personne pour que des Français soient enfin admis à bord, 53 000 au total ", selon Hastings. Après avoir capitulé le 28 mai, l'armée belge a elle aussi joué un rôle dans l'opération Dynamo. Plusieurs milliers de Britanniques ont pris la mer depuis les plages de La Panne, où quatre-vingts bateaux belges - surtout des chalutiers et remorqueurs - coopéraient à l'évacuation.Le succès de cette vaste opération - magistralement reconstituée dans le récent film Dunkerque, de Christopher Nolan - doit énormément aux quelque 45 000 soldats alliés qui ont tout fait pour retarder autant que possible les Allemands. Gagner du temps était leur seule mission, les généraux ne se faisant guère d'illusions : la plupart d'entre eux ne verraient jamais l'Angleterre. Un " sacrifice indispensable " au salut de la nation britannique et de son corps expéditionnaire. Dans la commune frontalière de Cassel, entre autres, sur le mont homonyme au paysage idyllique, les unités ont chèrement vendu leur peau. Le 27 mai, le général von Rundstedt jugeant ses lignes renforcées en suffisance pour repartir à l'assaut, l'arrière-garde britannique contient valeureusement la charge. Après deux jours de résistance épique, c'est l'hallali ! Dans les ruelles jonchées de cadavres de Cassel, les hommes exténués arrivent à court de munitions. " Ces héros sont les agneaux sacrifiés sur l'autel de Dunkerque ", concèdera plus tard leur commandant.A Furnes, le 31 mai, les Grenadier Guards anglais sont pris au piège par l'artillerie allemande. " On venait d'entendre que plus de deux tiers de nos forces étaient déjà rapatriées ", relate dans ses mémoires l'opérateur radio George Jones, replié avec quelques camarades au fond d'une cave. " Et nous, coincés ici, loin en arrière, dans cette ville qui s'écroulait sur nous. Il y avait de quoi se sentir bien seul au monde. " Mais un instant plus tard, ils reçoivent l'ordre de rallier la côte pour embarquer à leur tour : " Au milieu d'une bonne centaine de brasiers, nous laissions Furnes derrière nous. " Le 1er juin, à l'aurore, les grenadiers rejoignent la plage, et leurs compatriotes ! A bout de forces, une sacrée marche les attend encore jusqu'à Dunkerque, sous les tirs nourris des Messerschmitt. " Ceux qui tombaient étaient laissés sur place, au caprice des marées. "Dunkerque tombera le 4 juin. Les vaincus restés en arrière - non moins de 40 à 45 000 Britanniques, Français et Belges ! - sont capturés par l'envahisseur. " Vu le succès de l'évacuation, l'armée britannique a pu sauver le cadre professionnel nécessaire à la reconstruction de nouvelles formations, mais elle est dépouillée de tout son arsenal et autres équipements ", conclut Max Hastings. Depuis La Panne jusqu'à Dunkerque, les plages sont entièrement jonchées de matériel de guerre abandonné : 2 472 pièces d'artillerie, 445 chars, 63 879 voitures, 20 548 motos, 70 000 tonnes de munitions et près de 400 000 tonnes de vivres et équipements divers. Les troupes ont détruit ou saboté tout ce qu'elles pouvaient pour éviter d'en faire cadeau aux Allemands.Assez paradoxalement, l'opération Dynamo apparaîtra au bout du compte comme un brillant succès militaire : une fin triomphale pour une mission quasi impossible ! Churchill saluera le " miracle de Dunkerque ". C'est en ces termes qu'il s'est exprimé à l'occasion de ce vibrant discours dont les paroles resteront gravées dans les mémoires : " Nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les aires de débarquement, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons dans les collines, nous ne nous rendrons jamais. " Selon Kershaw, " la vague d'enthousiasme témoignée à son discours patriotique, où la libération de Dunkerque faisait d'une colossale catastrophe militaire une sorte de victoire, jouerait un rôle déterminant dans l'amélioration de son statut et la reconnaissance de ses vertus d'implacable chef de guerre. "