On oublie combien le métier d'historien peut être risqué. Taner Akçam le sait fort bien, qui fut condamné à dix ans de prison en Turquie, son pays natal, pour avoir milité à l'extrême gauche et soutenu des thèses contraires à l'idéologie nationale. Il enseigne aujourd'hui aux Etats-Unis, où il a écrit patiemment un livre magistral, courageusement publié par les éditions Denoël. Avec une précision redoutable, fondée sur l'analyse de centaines de documents décisifs, il nous plonge dans le chapitre le plus noir de l'histo...

On oublie combien le métier d'historien peut être risqué. Taner Akçam le sait fort bien, qui fut condamné à dix ans de prison en Turquie, son pays natal, pour avoir milité à l'extrême gauche et soutenu des thèses contraires à l'idéologie nationale. Il enseigne aujourd'hui aux Etats-Unis, où il a écrit patiemment un livre magistral, courageusement publié par les éditions Denoël. Avec une précision redoutable, fondée sur l'analyse de centaines de documents décisifs, il nous plonge dans le chapitre le plus noir de l'histoire turque, à l'aube du xxe siècle. Page après page, Akçam nous fait partager le malaise envahissant d'un empire en pleine décrépitude, dépecé par des puissances européennes qui se disputent les restes d'un monde révolu. Mais l'appétit des Occidentaux ne les prive pas d'une conscience " humanitaire " : la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne et la Russie forcent les Turcs à accorder des droits élémentaires aux minorités chrétiennes, Grecs et Arméniens, qu'ils persécutent. Pour le sultan Abdülhamid II, comme pour les Jeunes-Turcs, qui vont lui succéder, c'est inacceptable. " Les musulmans voyaient s'éroder leur domination ", écrit Akçam, déterrant les racines de l'intention génocidaire bien avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. L'islam, le ressentiment des réfugiés turcs chassés des terres européennes de l'empire, l'incroyable incompétence des Jeunes-Turcs qui renversent le sultan en 1909, l'émergence d'un nationalisme panturc, le racisme anti-occidental feront le lit d'un génocide qui aura de nombreux partisans. A travers le portrait d'une époque qui fait froid dans le dos, c'est le récit d'un enchaînement aussi médiocre qu'inhumain, fabriqué par des acteurs dévorés par la haine et un ignoble appétit de richesses. Les Grecs, puis les Arméniens, qui représentent la " part européenne " de l'Etat turc, sont liquidés les uns après les autres ; leurs biens sont distribués entre les notables turcs. Plus de 1 million d'Arméniens seront exterminés, en 1915-1916, avec un mélange de cruauté et de fourberie alors inégalé. Akçam démontre que ces derniers, loin d'avoir £uvré pour les Russes, avaient reçu des félicitations pour leur loyauté à la Turquie de la part du général Enver Pacha, lequel, comble du vice, sera le principal organisateur des massacres. Jamais le portrait du régime des Jeunes-Turcs n'a paru si accablant. Mustafa Kemal, qui les chassera du pouvoir, était bien conscient de l'horreur accomplie : il qualifiera l'extermination des Arméniens d'" acte honteux ", si honteux que ses successeurs le nient jusqu'à aujourd'hui. Un acte honteux, par Taner Akçam, Denoël, 490 p.Christian Makarian