C'est d'un constat amer qu'est née chez le comédien Olivier Comte l'envie de fonder son propre collectif, les Souffleurs. " En jouant les grands textes sur les scènes d'Europe, je me suis aperçu que c'était toujours les mêmes personnes qui s'invitaient dans ces monuments de la parole que sont les théâtres. Pourquoi est-ce que les gens que je croisais tous les jours au marché, dans la rue, dans les embouteillages, je ne les voyais pas ? Nous avons décidé avec quelques amis artistes qu'il fallait faire sortir les grands textes des théâtres, mais aussi les grands textes des livres. Dé-livrer des textes pour les réinjecter dans les oreilles des êtres humains. "
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C'est d'un constat amer qu'est née chez le comédien Olivier Comte l'envie de fonder son propre collectif, les Souffleurs. " En jouant les grands textes sur les scènes d'Europe, je me suis aperçu que c'était toujours les mêmes personnes qui s'invitaient dans ces monuments de la parole que sont les théâtres. Pourquoi est-ce que les gens que je croisais tous les jours au marché, dans la rue, dans les embouteillages, je ne les voyais pas ? Nous avons décidé avec quelques amis artistes qu'il fallait faire sortir les grands textes des théâtres, mais aussi les grands textes des livres. Dé-livrer des textes pour les réinjecter dans les oreilles des êtres humains. " En 2001 sont donc nés les Souffleurs, dont les membres ont pris l'habitude de descendre en " commandos poétiques " (1) pour chuchoter des vers aux oreilles des passants. " Nous sommes des artistes de notre temps, déterminés à délivrer la poésie, que nous considérons comme un suc essentiel, comme le latex de la pensée de l'homme ", résume le fondateur. Munis de longs tubes, sarbacanes envoyant des mots et non des fléchettes, les Souffleurs s'entremêlent dans les groupes de passants en créant des formes géométriques mouvantes, construites de bouches à oreilles. Le collectif a soufflé un peu partout dans le monde, s'immergeant chaque fois dans la culture du pays afin de partager la langue et la poésie de leurs auditeurs impromptus. " Nous rentrons du Japon où nous avons travaillé en japonais, poursuit Olivier Comte. En Palestine et en Jordanie, on travaille en arabe moyen-oriental ; au Maroc, en arabe maghrébin ; au Brésil, on ne parle pas le portugais, mais le brésilien. Nous nous plongeons avec respect dans la poésie contemporaine du pays dans lequel on va, dans sa spécificité langagière, dans sa parole. " Prochain arrêt prévu ? Le Canada, pour remonter le cours du Saint-Laurent jusqu'à une tribu indienne, les Innus, et leur souffler de la poésie innue en V.O., langue que la plupart d'entre eux ne connaissent plus, l'ayant délaissée pour l'anglais et le français. " Il n'y a plus que les arrière-grands-parents et les grands-parents qui parlent innu, explique Oliver Comte. Les gamins en dessous de 5 ans recommencent à l'apprendre grâce à un mouvement de réhabilitation des langues des nations premières au Canada. " Le geste au fondement des Souffleurs est universel, et universellement intrigant. " Quand on souffle, il n'y a que celui à qui l'on souffle qui entend ce qu'on dit. Ça crée une frustration dans le public, et un désir, une sorte de mystère : " Qu'est-ce qu'il lui dit ? " On n'est pas dans la distribution de boîtes de conserve ou de Coca-Cola. S'approcher de quelqu'un pour lui dire quelque chose d'important, c'est un rapport fondamentalement humain : c'est une aptitude propre aux êtres humains que de savoir se rendre intimes dans leur propre parole. J'ai créé les Souffleurs sur cette phrase, qui est une métaphore de la transmission : " L'humanité se reproduit de bouche à oreille. " Si un nourrisson est abandonné par ses parents et élevé par des loups, comme dans le film L'Enfant sauvage de Truffaut, il se comportera comme un loup : il marchera à quatre pattes, il hurlera et il aspirera l'eau pour boire. Parce qu'il n'y a pas d'hérédité dans la parole, ni dans la station debout. Ce n'est pas acquis, c'est un fait social. " Parlant de loup, c'est justement déguisés en êtres à moitié hommes et à moitié loups que les Souffleurs seront présents au prochain festival de Chassepierre (2). Ils seront pour le coup furtifs, et muets. Car si, dans leur axe global de " tentative de ralentissement du monde ", les Souffleurs murmurent aux oreilles des humains, ils savent aussi rester silencieux et prendre leurs distances... Leur projet Les Regardeurs, par exemple, consiste pour les Souffleurs à se hisser au sommet des buildings contemporains, les doigts de pied au-dessus du vide, pour contempler d'en haut les flux incessants des hommes. Perchés, ils ponctuent alors le paysage urbain en autant de signaux poétiques d'arrêt. Pour Heaume-animal, qu'ils présenteront à Chassepierre " aux détours des rues ", ils coifferont un casque de bête et deviendront hybrides, histoire de pouvoir se demander, dans cette posture d'entre-deux, ce que pensent les animaux du monde inarrêtable de l'homme. " Les animaux sont-ils inquiets ? Est-ce qu'ils communiquent entre eux à propos de cette inquiétude ? Est-ce que les bêtes sont bêtes ? Sont-elles bêtes à tel point qu'elles ne s'inquiètent pas ?, interroge Olivier Comte. Heaume-animal est une sorte d'expérience un peu étrange, ça n'a rien à voir avec un spectacle. D'une certaine manière, nous serons quasiment invisibles. C'est un geste qui est un pur laboratoire. Le grand espoir caché de ce laboratoire, c'est de trouver quelques mots qui seraient communs entre l'animalité et l'humanité. On cherche comment parler aux animaux, mais ce processus sera long. " Olivier Comte a aussi écrit un projet fou, Pillage, qui ne s'est jamais fait : se livrer nus en tant que heaumes-animaux dans les marais du sud de la France pour que leur peau soit " pillée " par les moustiques. " L'idée était de nous placer en tant qu'hybrides dans cette position inexistante pour l'homme : être un gibier. L'idée était de prendre conscience de ce que ça fait que d'être obligé de devoir quitter l'endroit où on est mangés. J'ai pensé que dans cette position extrême de douleur et d'humiliation, il nous viendrait peut-être un mot, ou un cri, que les animaux comprendraient. Que peut-être nous sortirait alors de la gorge le premier mot pour parler aux animaux. " Outre ces cinq hommes-loups qui risquent bien d'aller fureter dans les poubelles de Chassepierre et de troubler la nuit de leurs hurlements, les Souffleurs signeront pour le festival une installation d'écriture sur les terrains de tennis désaffectés du village. Une déclaration d'amour de l'homme à l'animal. " On essaie de conserver une sorte d'exigence, de pureté, de rêve de notre geste. On n'a pas du tout envie de ressembler à du théâtre de rue, ce n'est pas du tout le but, conclut Olivier Comte. On ne sait pas vraiment ce qu'on fait, mais on le fait quand même. " Nous voilà prévenus.