L'auteur français Laurent Gaudé, le marionnettiste australien Neville Tranter, la comédienne italienne Emma Dante, le metteur en scène lituanien Oskaras Korsunovas... Encore une fois, la programmation du Festival de Liège alignera les grands noms internationaux (1). Mais cet événement phare, qui se tiendra du 1er au 23 février prochain, n'en oublie pas pour autant de ménager une belle place aux jeunes, notamment à travers sa Factory, festival dans le festival, trois jours de spectacles, d'étapes de travail et de présentations de projets réservés à la création émergente.
...

L'auteur français Laurent Gaudé, le marionnettiste australien Neville Tranter, la comédienne italienne Emma Dante, le metteur en scène lituanien Oskaras Korsunovas... Encore une fois, la programmation du Festival de Liège alignera les grands noms internationaux (1). Mais cet événement phare, qui se tiendra du 1er au 23 février prochain, n'en oublie pas pour autant de ménager une belle place aux jeunes, notamment à travers sa Factory, festival dans le festival, trois jours de spectacles, d'étapes de travail et de présentations de projets réservés à la création émergente. Cette vocation de tremplin, la biennale de la Cité ardente ne la porte pas forcément dans son ADN depuis son lancement, à la fin des années 1950. Elle la doit bien plus à celui qui la dirige depuis vingt ans : Jean-Louis Colinet. Un flair qui a contribué à accompagner la naissance de talents depuis confirmés. " Je me souviens avoir découvert tout à fait par hasard le travail de Fabrice Murgia, commence le directeur défricheur. Le 19 février 2009, à 25 ans, il a créé Le Chagrin des ogres au Festival de Liège. A partir de là s'est enclenchée chez moi une réflexion, une certaine approche. Dans le travail avec la jeune création, il y a d'une part une dimension éthique : si les grosses structures, ou les structures tout court, ne s'intéressent pas davantage aux jeunes, dans dix ou quinze ans, il n'y aura plus que des vieux sur le plateau. Mais il y a aussi une dimension subjective : j'y ai fait des découvertes artistiques vraiment passionnantes, avec des spectacles qui ont rassemblé un énorme public, qui ont eu des carrières nationale et internationale absolument incroyables. " Parmi les jeunes talents encouragés dans leurs premiers pas par Jean-Louis Colinet, on compte notamment le Raoul Collectif, le Nimis Groupe, Violette Pallaro, Vincent Hennebicq... Autant d'artistes ou de collectifs qui ont depuis fait bien du chemin. Mais sur quoi se baser quand on est programmateur pour choisir parmi la masse de jeunes projets balbutiants ? " Une des questions que j'aime bien poser à un artiste est : "Pourquoi as-tu envie de monter ça ?", avance Jean-Louis Colinet. En caricaturant un peu, je pense qu'il y a deux catégories de créateurs, qui ne sont d'ailleurs pas seulement valables pour les jeunes. La première rassemble les créateurs dont le but essentiel est de montrer qu'ils sont de bons et grands artistes, de présenter leur propre interprétation, leur propre lecture. C'est ce que j'appelle une démarche démonstrative. La deuxième, ce sont les artistes qui sont d'abord mus par la volonté, le besoin, l'urgence de dire quelque chose sur le monde. Généralement, on sait quand on rencontre ce type d'artiste dans les six premières minutes de la discussion. " Parti d'histoires d'amour étranges considérées " d'un point de vue non moral ", On est sauvage comme on peut, du collectif Greta Koetz (2), fait partie des heureux jeunes projets intégrés à la fois à la Factory et au volet international de la biennale liégeoise. Un fameux coup de projecteur pour un spectacle qui a mis quatre ans avant de sortir de la bulle des festivals strictement consacrés à ce qu'on appelle " l'émergence ". " On est passés par le festival Pépites à Charleroi, au festival Passages à Metz, on l'a présenté en étape de travail à la Factory à Liège..., explique Thomas Dubot, 28 ans, membre du collectif. C'est déjà une chance, mais il est parfois difficile de sortir de ces réseaux-là. Il y a une sorte de ghettoïsation. Et puis, ce sont des conditions de travail particulières : vous n'êtes pas payé, la durée du spectacle est parfois limitée, par exemple pas plus de 40 minutes... En tant que jeunes, on envisage toujours de travailler sur des projets gratuitement, voire d'y mettre de l'argent de notre poche. Jusqu'à ce qu'on arrive à attraper un bout de ficelle et à tirer dessus en espérant que quelque chose s'enclenche. Pour ce spectacle, on s'était donné encore un an pour démarcher auprès des responsables de lieux et on en était arrivés à se dire qu'on le présenterait dans la ferme d'un copain, pour le faire mourir de sa belle mort. Finalement, au moment où on était en train de baisser les bras, les choses ont commencé à se débloquer. " " Je pense que c'est lié au fait que peu de salles prennent des risques sur des projets jeunes. Comme s'il y avait une sphère "émergence", hyperimperméable aux autres ", regrette de son côté Marie Devroux, 25 ans, metteuse en scène des Estivants, autre spectacle Factory figurant aussi dans la programmation internationale du Festival de Liège, monté avec une dizaine de comédiens d'après le texte de Maxime Gorki (3). " Personnellement, je n'ai jamais considéré la programmation de jeunes artistes sous l'angle du risque, reprend le directeur du festival. J'observe que, très souvent, dans les théâtres ou les festivals, la tendance est de parier sur un résultat plutôt que d'avoir envie d'accompagner quelqu'un, pour le meilleur et pour le pire, de créer une aventure. Or, parier sur un résultat, ça marche au mieux une fois sur deux, et une fois sur deux, ça rate. C'est humain de se tromper. " Jean-Louis Colinet n'est pas le seul à soutenir la jeune création. Le nom d'autres institutions figure d'ailleurs sur le programme. Les Estivants de Marie Devroux, par exemple, est coproduit par deux institutions carolorégiennes, le Palais des beaux-arts de Charleroi et le théâtre de l'Ancre, ce dernier ayant pendant plusieurs saisons organisé un festival intitulé Tremplin, Pépites and Co., déclinant des soirées composées qui réunissaient de courts projets d'artistes fraîchement issus des écoles. On est sauvage comme on peut bénéficie, quant à lui, d'un parrainage de la compagnie Artara de Fabrice Murgia, qui est passé en quelques années du statut de metteur en scène et auteur émergent à celui d'artiste confirmé et directeur du Théâtre national (en succession à Jean-Louis Colinet, d'ailleurs). Enfin, On est sauvage... sera également présenté à Mons dans une sorte de décentralisation de la Factory liégeoise organisée par Mars (pour Mons arts de la scène), explicitement baptisée Jeunes Pousses ! ( voir encadré). Et s'il y a des maisons pour laisser une place à ces artistes " sortis de nulle part " ou presque, c'est qu'il y a un public pour répondre à ce genre de pari. Certes à tarif réduit (12 euros pour les trois jours), les places pour la Factory partent chaque année comme des petits pains. " Je pense que beaucoup de spectateurs du Festival de Liège sont particulièrement sensibles au fait qu'il s'agit de jeunes, précise le directeur. Parce que le regard de jeunes artistes sur le monde les intéresse. Que porte une génération, comme valeurs, comme visions ? Il est clair que la dimension générationnelle est très souvent présente chez ces artistes émergents. Et j'ai observé qu'elle crée une accointance avec un public, qui ne va pas nécessairement souvent au théâtre. Une complicité s'établit quand les artistes sur le plateau sont à peine plus âgés que les gens dans la salle. C'était par exemple très vrai avec Le Chagrin des ogres. Je me souviens que le jour de la première, deux élèves d'une école secondaire s'étaient introduites dans les loges pour venir trouver les comédiens David Murgia et Emilie Hermans. Le spectacle les avait tellement retournées qu'elles étaient en larmes. " Reste que, pour le gros des spectateurs, la distinction jeunes talents ou artistes confirmés pèse finalement peu dans les choix. " Je pense que le nom du metteur en scène, le fait que ce soit un premier projet ou pas, ou même parfois le nom de l'auteur ne sont pas du tout un critère déterminant, continue Jean-Louis Colinet. En général, la décision du public repose sur la façon dont il a entendu parler du spectacle auprès de gens qui ont sa confiance. Dans la vie, ça fonctionne souvent comme ça. Je suis convaincu que ce qui va déterminer l'audience des trois spectacles belges francophones portés par des très jeunes dans la programmation internationale du festival (4), c'est l'intérêt que les gens vont porter en lisant le résumé du spectacle et ce qu'ils imaginent du genre de forme que ça peut donner. Ce qui signifie que le public non plus n'est pas là que sur la question du résultat, mais plutôt de la découverte. " Curiosité, quand tu nous tiens.