Rester en mouvement. Tenir le coup. Ne prendre aucun retard, surtout. Dans notre société de la vitesse, de la volatilité, de l'éphémère, du zapping et du surfing, le fast-food nous nourrit (mal), et le speed-dating nous apparie (vaille que vaille). PC portables et téléphones cellulaires (diaboliques outils de mobilité, de réactivité, de disponibilité) sont leurs comparses, qui nous projettent d'une tâche à l'autre sans merci. Les urgences n'en finissent jamais. Plus nous gagnons du temps, plus il semble nous échapper, et plus nous en sommes affectés : agir plus vite que son ombre mène l'individu à la fatigue d'exister. La m...

Rester en mouvement. Tenir le coup. Ne prendre aucun retard, surtout. Dans notre société de la vitesse, de la volatilité, de l'éphémère, du zapping et du surfing, le fast-food nous nourrit (mal), et le speed-dating nous apparie (vaille que vaille). PC portables et téléphones cellulaires (diaboliques outils de mobilité, de réactivité, de disponibilité) sont leurs comparses, qui nous projettent d'une tâche à l'autre sans merci. Les urgences n'en finissent jamais. Plus nous gagnons du temps, plus il semble nous échapper, et plus nous en sommes affectés : agir plus vite que son ombre mène l'individu à la fatigue d'exister. La mort (et le burnout, avant) serait-elle l'unique moyen que la nature ait trouvé pour nous faire ralentir ? " La musique peut nous sauver aussi ", confie Joke Hermsen. Dans une conférence portant sur " le bon moment ", l'écrivaine et philosophe néerlandaise, auteure de Stil de tijd (Arrêtez le temps), ouvre avec optimisme un festival d'art surprenant : organisé par le Concertgebouw de Bruges, Slow(36 h) promet de nous inciter à calmer le jeu, au moins quelques jours durant. Au menu : de la musique répétitive, hypnotique, minimaliste (Le Canto ostinato de Simeon ten Holt, une messe d'Ockeghem, des chants soufis et plusieurs créations de grands maîtres en sons lents), mais aussi du slow cinéma (la projection de Route one, notamment, soit 24 heures filmées d'un voyage en Islande), du slow cooking (le retour aux interminables préparations culinaires traditionnelles) et du slow walking (emboîtez le pas aux danseurs d'Anne Teresa de Keersmaeker, qui traverseront la ville à l'allure escarg(r)otesque de cinq mètres par minute). Car ça fait quand même un moment qu'on s'inquiète de cette frénésie dominante. " A la suite des travaux de Bergson, Bloch ou Kundera, une forte résistance citoyenne s'est mise en place, il y a dix ans déjà ", explique la philosophe. Née d'un besoin de repos et de calme (mis en évidence par la recherche médicale), elle nous rappelle que si rien ne survit à la course perpétuelle contre la montre (ni travail, ni santé, ni relations, ni épanouissement sexuel), la lenteur est (ou devrait être) la cadence de l'amour, de la tendresse, de la conversation, de l'attention à l'autre.Comment y arriver ? La musique invite à vivre l'expérience d'un temps intérieur, distinct de celui des horloges, qui est artificiel et lié aux impératifs économiques. Mais il est d'autres moyens : le jardinage, la lecture, la méditation, la retraite silencieuse permettent d'atteindre une paix salvatrice. Et la randonnée, bien sûr, qui a le vent en poupe. De nos jours, ils sont des millions de marcheurs, " océanographes des flaques " qui résistent à leur façon à l'impératif de fulgurance. Ceux-là voient, entendent et goûtent les pulsations du monde, dans la continuité des saisons. Bien loin du très chronophage Internet qui, malgré sa puissante séduction, ne nous rapproche jamais ni des autres ni de nous-mêmes : " Apprenons à éteindre les écrans, conclut Joke Hermsen. Trouvons le off button ". Et vite.