Qu'un député éreinte le Premier ministre, c'est la loi du jeu politique. Mais quand ce même député appartient à un parti de la majorité, les propos acquièrent un potentiel hautement inflammable. En ciblant nommément Elio Di Rupo, le libéral Denis Ducarme encourt donc le risque de subir une riposte musclée. " Je ne parle pas au nom de mon parti, précise-t-il toutefois. Je suis membre de la commission de l'Intérieur, vice-président de la commission de la Défense, c'est à ce titre-là que je m'exprime. "
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Qu'un député éreinte le Premier ministre, c'est la loi du jeu politique. Mais quand ce même député appartient à un parti de la majorité, les propos acquièrent un potentiel hautement inflammable. En ciblant nommément Elio Di Rupo, le libéral Denis Ducarme encourt donc le risque de subir une riposte musclée. " Je ne parle pas au nom de mon parti, précise-t-il toutefois. Je suis membre de la commission de l'Intérieur, vice-président de la commission de la Défense, c'est à ce titre-là que je m'exprime. " Denis Ducarme : Mais justement, la législature n'est pas terminée ! Les élections n'auront lieu que dans six mois. D'ici là, il reste plusieurs dossiers à conclure, pour lesquels on attend du Premier ministre qu'il procède à des arbitrages, voire qu'il prenne des initiatives. Je regrette qu'Elio Di Rupo ne s'intéresse guère à un certain nombre de compétences régaliennes de l'Etat. J'ai le sentiment qu'il gouverne avec une posture de Roi-Soleil. Or, la Belgique n'a pas besoin d'un Roi-Soleil, mais d'un mécano qui met les mains dans le cambouis. Hélas, mon impression, et elle s'est renforcée tout au long de l'année 2013, c'est qu'Elio Di Rupo n'aime pas le cambouis. Que Laurette Onkelinx joue son rôle de vice-Première ministre socialiste, c'est normal. Moi, je demande que Di Rupo ne se comporte pas comme l'ancien président du PS. Où est l'impulsion ? Evidemment qu'il y a six partis dans la coalition, mais à certains moments, on doit sortir de l'observation et concrétiser des accords. J'ai identifié au moins cinq dossiers (lire ci-dessous) dans lesquels on aurait eu besoin d'une attitude beaucoup plus volontariste du Premier ministre. Le Premier ministre peut occuper ses soirées comme il le souhaite. Ce qui me frappe, depuis quelques mois, c'est qu'on voit de plus en plus ressurgir l'Elio Di Rupo que je surnomme Elio-le-pathos : un Premier ministre qui passe beaucoup par l'image, par l'émotion. Cela porte visiblement ses fruits auprès d'une partie de la presse et de l'opinion publique. Je souhaiterais juste qu'il tienne encore quelques mois. Au printemps, Elio Di Rupo pourra s'exprimer pleinement dans ce registre-là. D'ici là, il reste à faire ! J'appelle à l'action plutôt qu'à la posture. " L'objectif, dans ce dossier, c'était de faire mieux avec moins : renforcer l'efficacité de la police, éradiquer certaines lourdeurs administratives, et aussi imposer davantage de présence policière sur le terrain. L'un des buts, c'était clairement de mettre plus de bleu dans les rues. En fin de compte, ce dossier n'est pas mort-né, mais on va se limiter à un embryon. Par rapport à l'ambition initiale, à peine 25 % des objectifs seront rencontrés. Les choses auraient pu évoluer plus favorablement si le Premier ministre s'était davantage impliqué. Quand un carrefour est bouché, on fait appel à un agent de la circulation. Malheureusement, au lieu de fluidifier le trafic, le Premier a préféré rester sur le trottoir à saluer les passants. " " Cela fait un an et demi qu'on est dans la panade en ce qui concerne la dissolution des groupes radicaux. D'ailleurs, avez-vous entendu le mot islamisme une seule fois dans la bouche du Premier ministre ? Pourtant, c'est un dossier qui a marqué la législature, notamment avec l'affaire Sharia 4 Belgium. J'aimerais aussi voir plus clair en ce qui concerne la lutte contre les groupes radicaux actifs dans nos prisons. Tout comme je constate une forme de passivité du Premier ministre dans le dossier syrien, alors que la Belgique est sans doute le pays d'Europe qui a envoyé le plus de combattants sur le front syrien. Environ 1 000 Européens sont partis se battre en Syrie, et parmi eux, entre 100 et 150 Belges. " " L'espionnage de Belgacom cet été, ce n'est pas du tout anodin. Aucun autre pays européen n'a été victime d'autant d'attaques multiples que la Belgique. En réaction, on a vu le Premier ministre s'exprimer à l'ONU. C'était une bonne chose. Mais depuis la fin de l'année 2012, on attend du Premier ministre qu'il élabore une stratégie face à la cybercriminalité et au cyberterrorisme. Il ne s'agit pas seulement de la NSA et de l'espionnage chinois. Cela a aussi des implications concrètes pour les gens. Rien que sur les trois premiers trimestres de cette année, les extorsions bancaires ont atteint près de 4,5 millions d'euros, alors qu'on était à 3 millions pour tout 2012. La commission de l'Intérieur a demandé plusieurs fois à voir le Premier ministre, on n'a pas eu de réponse... Finalement, la rencontre aura lieu courant décembre, semble-t-il. Dans ce dossier, on n'est pas en panne d'arbitrage, mais carrément en panne d'impulsion. Le Premier ministre a tardé sur ce qui lui était confié. " " Après la fin des missions de combat, en 2014, il restera au moins 1 500 hommes de la coalition en Afghanistan, notamment pour former l'armée afghane. Quel sera alors l'engagement de la Belgique ? Pour l'instant, il y a un clash entre des positions très avancées du CD&V de De Crem, qui défend la présence des soldats belges après 2014, et le point de vue du PS, qui demande un retrait total. Je ne voudrais pas qu'on commette la même erreur que les Soviétiques : partir et laisser le pays aux mains des taliban. Quoi qu'il en soit, le Premier doit arbitrer ! Par rapport à nos alliés, on ne peut pas dire oui un jour, non le lendemain, et pourquoi pas le surlendemain. Ça fait plusieurs mois que cette ambiguïté dure. " " L'armée belge compte 70 % de généraux néerlandophones et 30 % de francophones. On est dans une situation comparable au début de la législature, alors que dans l'accord de gouvernement, il était écrit noir sur blanc que l'équilibre linguistique serait un souci majeur de l'équipe Di Rupo. On va obtenir de De Crem des avancées vers une proportion 65-35. C'est une bonne chose, mais en attendant, que d'énergie gaspillée ! S'il y avait eu une implication minimale du Premier ministre, on aurait pu éviter bien des tensions. Je ne demandais pas qu'on arrive à 50-50 du jour au lendemain, mais j'espérais bien mieux que le statu quo. Aujourd'hui, toutes les fonctions importantes de la Défense sont occupées par des Flamands. Les officiers francophones sont dégoûtés... Je suis obligé de constater qu'Elio Di Rupo ne s'intéresse pas aux militaires francophones. Si c'était le cas, il se serait davantage investi. Dans ce dossier, de toute la législature, il n'aura quasiment rien fait. " Entretien : François Brabant