Dans le monde occidental, le cancer du col de l'utérus est la cinquième cause de décès par cancer chez les femmes. Selon les estimations, cette maladie provoque, en Belgique, la mort de trois cents femmes chaque année. Trois cents morts de trop, bien sûr. Mais comment se fait-il que ce cancer qui fait surtout des ravages dans les pays du tiers-monde parce que le dépistage par frottis ( screening) n'y est que rarement, voire jamais pratiqué, figure brusquement parmi les priorités en Belgique ? " Parce que l'industrie pharmaceutique a développé des vaccins "contre le cancer du col de l'utérus" et qu'elle s'est lancée dans un vaste matraquage pour en imposer l'utilisation. Et elle le fait manifestement avec grand succès, s'indigne le Dr Erwin De Clerck, de la Ligue flamande contre le cancer. Certes, ces vaccins semblent offrir une protection supplémentaire contre certaines formes du cancer du col de l'utérus. Mais leur remboursement par l'Inami est injustifié. "
...

Dans le monde occidental, le cancer du col de l'utérus est la cinquième cause de décès par cancer chez les femmes. Selon les estimations, cette maladie provoque, en Belgique, la mort de trois cents femmes chaque année. Trois cents morts de trop, bien sûr. Mais comment se fait-il que ce cancer qui fait surtout des ravages dans les pays du tiers-monde parce que le dépistage par frottis ( screening) n'y est que rarement, voire jamais pratiqué, figure brusquement parmi les priorités en Belgique ? " Parce que l'industrie pharmaceutique a développé des vaccins "contre le cancer du col de l'utérus" et qu'elle s'est lancée dans un vaste matraquage pour en imposer l'utilisation. Et elle le fait manifestement avec grand succès, s'indigne le Dr Erwin De Clerck, de la Ligue flamande contre le cancer. Certes, ces vaccins semblent offrir une protection supplémentaire contre certaines formes du cancer du col de l'utérus. Mais leur remboursement par l'Inami est injustifié. " Le cancer du col de l'utérus est causé par le papillomavirus humain (connu par son sigle en anglais, HPV). Ce virus sexuellement transmissible est très répandu. De 70 à 80 % des femmes sexuellement actives sont ou ont été porteuses d'un HPV. 90 % d'entre elles l'éliminent rapidement et sans aucun traitement. Seul un très petit nombre de souches sur la centaine existante sont liées au développement de lésions pouvant dégénérer en cancer. L'intervalle entre la première contamination et le développement éventuel d'un cancer est toujours d'au moins dix à quinze ans. Des frottis réguliers permettent de dépister les lésions et de les traiter avant qu'elles ne dégénèrent. Deux vaccins " contre le cancer du col de l'utérus " sont arrivés récemment sur le marché, le Cervarix de GlaxoSmithKline et le Gardasil de Sanofi Pasteur MSD. Argument principal des firmes : leurs vaccins apportent aux femmes une immunité contre les souches du HPV " responsables d'environ 70 % des cancers du col de l'utérus ". Problème : ce pourcentage impressionnant est loin de faire l'unanimité. " Il reste pas mal d'imprécisions à propos de ces vaccins, reprend le Dr Declerck. Une certitude : le dépistage par frottis reste nécessaire pour les femmes vaccinées. D'ailleurs, un dépistage mieux organisé sauverait plus de vies que ces vaccins ne pourront jamais le faire. Le Cervarix et le Gardasil, très coûteux, sont dès lors une manière très inefficace d'utiliser l'argent public. Le tragique de l'histoire, c'est que les responsables politiques le savent aussi. Mais ils ont été piégés par l'industrie pharmaceutique, qui a si bien "vendu" son vaccin auprès de l'opinion publique que dire non n'était en fait plus une option. " Les politiques, eux, assurent qu'ils n'ont fait que suivre l'avis du Conseil supérieur de la santé (CSS) ( lire l'encadré page 54). " A chacun son métier : ce n'est pas à nous, politiques, de juger de l'utilité d'un vaccin, résume Marie Arena, qui était ministre-présidente (PS) de la Communauté française au moment où la décision de remboursement a été prise. Il existe des outils scientifiques, comme le CSS, dont le rôle est de conseiller les politiques. Si les organismes ad hoc jugent que le vaccin est utile et qu'il faut le rembourser, à nous, politiques, de faire connaître cette nouvelle possibilité au public. " La façon choisie par la Communauté française - une lettre maladroitement adressée aux adolescentes - a suscité des controverses. Marie Arena, aujourd'hui ministre fédérale des Pensions, de l'Intégration sociale et de la Politique des grandes villes, précise que " l'enveloppe était adressée à l'élève, mais la lettre commençait par "Chers parents" ". Au vu des éléments récents, faut-il à son avis revenir sur la décision de lancer cette campagne ? Au SPF et au CSS de voir si c'est nécessaire, juge-t-elle, en ajoutant tout de même qu'elle est " choquée, en tant que citoyenne, de constater que le vaccin est plus cher dans les pays où il est remboursé par la sécurité sociale ". En Belgique, contrairement aux Pays-Bas, il n'y a pas d'instruction en cours sur des pratiques douteuses de " Big Pharma " ( lire l'encadré ci-dessus). Elles se sont en tout cas montrées généreuses. Cette année, Glaxo-SmithKline a distribué plus de 20 000 échantillons gratuits du Cervarix. C'est légal; la première année après le lancement, les fabricants peuvent donner huit échantillons par médecin généraliste. Cela ne s'est cependant jamais produit pour un médicament aussi cher que le vaccin Cervarix. C'est une des manières de contourner l'interdiction de faire de la publicité pour des médicaments vendus sur ordonnance. Il en existe nombre d'autres. Il suffit de taper " cancer du col de l'utérus " dans le moteur de recherche Google. Un des premiers sites que vous rencontrez est tellsomeone.be qui se targue d'être un " site éducatif sur le cancer du col de l'utérus ". En allant voir vers le bas de la page, on découvre que le site est la propriété de Sanofi Pasteur MSD. GlaxoSmithKline a un site similaire : vacciweb.be. Les deux adresses mènent à des sites d'" information " qui se prétendent neutres. L'industrie recourt encore à d'autres techniques pour manipuler le public. Le magazine d'actualités néerlandais Zembla a convaincu une ancienne consultante de GlaxoSmithKline de dévoiler la stratégie de Big Pharma. " L'industrie pharmaceutique ne peut pas faire de la publicité pour les médicaments, elle en fait donc pour la maladie, déclare-t-elle. C'est ainsi qu'on effraie les gens. Cela fonctionne superbement bien. " Autre exemple : les mini-journaux parus dans les magazines féminins, regorgeant de témoignages dramatiques de femmes " lambda " et de célébrités décrivant le chemin de croix qu'a été leur maladie. Extraits : " Lors des derniers traitements de chimio, il y a eu des moments où j'ai pensé : si je pouvais marcher, je me jetterais par le fenêtre. " Et un peu plus loin : " Parfois je me demandais si je verrais jamais la première petite amie de mes fils. " Ou " Le traitement a été émotionnellement tellement lourd que mon mari m'a quittée. " Et : " Si ce vaccin avait déjà existé quand j'étais jeune, peut-être que tout cela ne serait pas arrivé ", fait-on dire à une jeune femme dont on précise qu'après le traitement elle a dû renoncer à avoir des enfants. Quant au " lobby des patients ", il est également noyauté ( lire l'encadré p. 45). Jef Van Baelen