"Supposons que je rencontre une personne qui n'est pas autiste, ce qui arrive heureusement très souvent, je suis obligé de jouer toute une comédie sociale. Je dois faire au moins l'effort de regarder la personne quand je lui parle. [...] Il faut aussi essayer d'avoir une mimique plus ou moins adaptée. Ça, je ne sais pas très bien le faire, mais j'essaie : faire des petits gestes, être assis d'une certaine manière, veiller à son intonation [...]. Autre exemple : quand vous téléphonez à quelqu'un, l'autre personne manifeste sa présence de manière tout à fait inconsciente, en faisant de temps en temps un petit "hum", "oui", "OK"... Si on ne le fait pas, ça posera des problèmes. Du coup, quand je téléphone, j'ai ma montre, et j'essaie de faire en sorte que toutes les dix à vingt secondes, j'émette un petit bruit. C'est de la comédie, mais sans ça, ça ne marche pas. Alors, au bout d'une journée passée à jouer l'intermittent du spectacle, on est à la fois épuisé et parfois un peu dégoûté aussi, parce qu'on a l'impression de tromper les autres, mais c'est indispensable sinon on se fait rejeter. "
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"Supposons que je rencontre une personne qui n'est pas autiste, ce qui arrive heureusement très souvent, je suis obligé de jouer toute une comédie sociale. Je dois faire au moins l'effort de regarder la personne quand je lui parle. [...] Il faut aussi essayer d'avoir une mimique plus ou moins adaptée. Ça, je ne sais pas très bien le faire, mais j'essaie : faire des petits gestes, être assis d'une certaine manière, veiller à son intonation [...]. Autre exemple : quand vous téléphonez à quelqu'un, l'autre personne manifeste sa présence de manière tout à fait inconsciente, en faisant de temps en temps un petit "hum", "oui", "OK"... Si on ne le fait pas, ça posera des problèmes. Du coup, quand je téléphone, j'ai ma montre, et j'essaie de faire en sorte que toutes les dix à vingt secondes, j'émette un petit bruit. C'est de la comédie, mais sans ça, ça ne marche pas. Alors, au bout d'une journée passée à jouer l'intermittent du spectacle, on est à la fois épuisé et parfois un peu dégoûté aussi, parce qu'on a l'impression de tromper les autres, mais c'est indispensable sinon on se fait rejeter. " Dans ses témoignages vidéo, ses conférences et ses chroniques à la radio (sur Europe 1 et La Première), Josef Schovanec explique régulièrement les difficultés qu'éprouvent les personnes autistes à communiquer avec les autres. A 35 ans, ce docteur en philosophie et en sciences sociales qui parle plus de sept langues est atteint du syndrome d'Asperger, considéré comme une forme d' " autisme de haut niveau " et qui peut aller de pair avec un certain génie. C'est le cas de Raymond Babbitt, le personnage incarné par Dustin Hoffman dans Rain Man (un rôle pour lequel il décrochera un Oscar en 1989) qui, grâce à son extraordinaire mémoire des chiffres, aide Tom Cruise à se remplir les poches au casino. Ou de Simon, le petit garçon de Code Mercury, qui parvient à décrypter par hasard un code chiffré élaboré par la NSA. Ou encore de Jesse Banks dans la série australienne The Code et du Sherlock composé par Benedict Cumberbatch dans la série du même nom. On soupçonne Albert Einstein, Isaac Newton, Andy Warhol, Glenn Gould, Vincent Van Gogh, Mozart et Virginia Woolf d'avoir été des autistes Asperger. Mais ils n'ont jamais été diagnostiqués puisque le syndrome n'a été découvert que dans les années 1940 et médiatisé à la fin du siècle dernier seulement. Si Asperger fascine particulièrement, il n'est qu'un type de syndrome d'un spectre - l'autisme - regroupant un faisceau de troubles neurologiques. C'est précisément ce que veut mettre en avant Héloïse Meire dans Is There Life on Mars ? (un intitulé en hommage à Bowie). Pour cette dernière création bientôt montrée au Théâtre national, la comédienne et metteuse en scène belge a interviewé Josef Schovanec, mais aussi une soixantaine d'autres personnes, souffrant elles-mêmes d'autisme, ou vivant aux côtés de parents, frères ou soeurs qui en sont atteints. " Mes interviews couvrent un panel de types et de vécus de l'autisme très différents, souligne-t-elle, alors qu'on la rencontre en amont de la première. Certains le vivent bien, plutôt comme une différence, d'autres le vivent davantage comme un handicap. Il y a aussi des formes plus lourdes que d'autres. Certaines personnes autistes sont non verbales, d'autres s'expriment très bien. Certaines présentent une déficience mentale mais ce n'est pas une généralité. Beaucoup ont une hypersensibilité, sonore ou lumineuse, et des intérêts ou obsessions très spécifiques - les transports en commun, Star Wars, les monarchies... Mais on ne peut pas étendre ces caractéristiques à toutes les personnes autistes. Il n'y a pas une image de l'autisme, il y en a une multitude. Mais ce qui revient souvent, ce sont les difficultés de communication. " Montés de manière à créer un ensemble cohérent mais kaléidoscopique, les extraits retenus de dizaines d'heures d'entretiens engrangées par Héloïse Meire sont donnés au public par la bouche de quatre comédiens, qui collent au plus près des paroles sans pour autant incarner des personnages. " Les comédiens portent des casques où sont diffusées les interviews et ils répètent ce qu'ils entendent en live, avec la même intonation, la même vitesse, les mêmes respirations, précise Héloïse Meire. Je cherchais la juste distance. Je n'avais pas envie que les comédiens jouent les personnes qui témoignent mais je ne voulais pas non plus me lancer dans un travail de mise en scène de personnes vraiment autistes. " Is There Life on Mars ? s'inscrit ainsi dans une veine récente de théâtre ultra-authentique basé sur les nouvelles technologie et baptisé " headphone verbatim theater " dans les pays anglo-saxons. Mais dans le spectacle, ces séquences de restitution du réel grâce au casque sont contrebalancées par des moments visuels, poétiques et oniriques, qui surgissent en écho ou en contraste avec les interviews. Pour les nourrir, Héloïse Meire est allée puiser dans l'univers de plusieurs plasticiens, autistes ou non : les cartes et les réseaux de transports de villes imaginaires tracés par Jeroen Hollander, artiste brut récompensé par le Prix de la jeune peinture belge, en 2009, les One Minute Sculptures de l'Autrichien Erwin Wurm, protocoles invitant à prendre des postures absurdes avec des objets du quotidien (les Red Hot Chili Peppers s'en sont eux aussi inspirés pour le clip de Can't Stop), les tris du Suisse Ursus Wehrli, qui ordonne le chaos (d'une salade de fruits, d'un parking ou d'un tableau de Miró) en alignements raisonnés, ou encore les photos que l'Américain Timothy Archibald a prises de son fils autiste et qui traduisent son autre façon d'être au monde. Pour passer de l'un à l'autre, le dernier spectacle de la compagnie What's Up ? ! propose des liens qui ne sont pas narratifs, mais sensitifs. " Is There Life on Mars ? n'est pas une conférence sur l'autisme. Ce qui m'intéresse, c'est que les gens en ressortent en ayant eu la sensation de "vivre" l'autisme plutôt qu'en sachant ce que c'est, conclut Héloïse Meire. On est dans l'intime, pas du tout dans le théorique. " Is There Life on Mars ? , au Théâtre national, à Bruxelles, du 17 au 28 janvier. Le spectacle se complète de séances d'introduction, de rencontres et d'une exposition en collaboration avec le musée Art et Marges. PAR ESTELLE SPOTO" Ce qui m'intéresse, c'est que les gens en ressortent en ayant eu la sensation de "vivre" l'autisme "