Ils sont neuf. Les deux grands maîtres et leurs sept émules, qui sont aussi, presque tous, leurs élèves à l'Académie royale des beaux-arts de Mons. Deux figures paternelles, donc, auxquelles viendront se joindre, dans l'effervescence et l'urgence de l'entre-deux-guerres, une poignée de jeunes pousses particulièrement douées.
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Ils sont neuf. Les deux grands maîtres et leurs sept émules, qui sont aussi, presque tous, leurs élèves à l'Académie royale des beaux-arts de Mons. Deux figures paternelles, donc, auxquelles viendront se joindre, dans l'effervescence et l'urgence de l'entre-deux-guerres, une poignée de jeunes pousses particulièrement douées. Anto Carte et Louis Buisseret ont à peine 40 ans quand, au détour d'un déjeuner avec leur ami Léon Eeckman (un courtier en assurances fortuné), le trio décide de fonder un groupe qui affirmerait la présence d'une peinture de Wallonie... On est à l'hiver 1928. La scène artistique belge est alors dominée par l'expressionnisme flamand (les écoles de Laethem-Saint-Martin) et les avant-gardes bruxelloise et anversoise. Il y a cependant, du côté de Binche et de La Louvière, un vivier de talents qui ne demandent qu'à couvrir les toiles d'un bonheur un peu mélancolique, qui partagent une attirance pour les schémas cubistes comme pour les Italiens de la Renaissance, et exhalent un parfum d'humanisme, assez difficile à définir - une ambiance grave, sereine, " consolante " face au spectacle de l'existence, et tout en accord avec les joies familiales (que de portraits, que de maternités, dans ces tableaux !). Collectivement, ces artistes se baptisent " Nervia ", en référence à la peuplade gauloise établie sur la région du Centre. Ils se dessinent les uns les autres. Ils sont intelligents, chaleureux, généreux, fougueux (pas tous : Rodolphe Strebelle et Pierre Paulus approchent la cinquantaine). Souvent fauchés, ils se " prêtent " leurs épouses, pour n'avoir pas à payer de modèles. " C'était une fête permanente, se rappelle Françoise, la fille du mécène Léon Eeckman. J'étais enfant. Mon père soudait les artistes, qui débarquaient chez nous à Noël, riants et déguisés, avec femmes et enfants... " Une sorte de clan se forme, malgré les écarts de générations - une vingtaine d'années séparent les aînés des " débutants " Léon Devos, Frans Depooter, Léon Navez ou Taf Wallet. Le plus jeune de la troupe, Jean Winance, n'a que 17 ans. Mais les nerviens forment sans conteste une tribu authentique, dont les parentés se marquent autant dans leur vision du monde (souvent complice, parfois désenchanté) que dans leur style (arrière-plans géométriques, dégradés subtils, mises en page équilibrées). " Malgré les individualités, il y a un esprit commun, assure Michel De Reymaeker, conservateur en chef des musées de Mons. Et si le public ne le sent pas, c'est qu'on a raté notre expo ! " Aujourd'hui, tous les nerviens sont morts - Wallet le dernier, décédé en 2001 à 99 ans. Et voila pourtant qu'ils reviennent à la vie, par l'entremise d'une rétrospective qui leur est consacrée à Bucarest (1). Ce que la bande va faire là, à 1700 kilomètres de son Hainaut natal, n'est pas clair immédiatement. Une connivence avec l'Europe orientale (Nervia eut l'opportunité d'exposer à Riga et à Moscou), une sensibilité latine et francophile, une complicité avec un certain Groupe des Quatre, association de peintres roumains liés également par une profonde amitié, ont servi de prétextes à la réalisation, grâce à Wallonie-Bruxelles International et dans le cadre de la présidence belge de l'Union européenne, d'un bel accrochage dans le Musée national d'art de Roumanie. Le lieu, ancien palais royal, devait accueillir au départ quelque 130 £uvres nerviennes, toutes acheminées depuis la Belgique. Une petite erreur d'appréciation de l'espace imparti a contraint les organisateurs, une fois sur place, à n'en retenir que 70. Un choix cornélien : difficile d'annoncer à un prêteur que sa contribution, finalement, ne sera pas montrée... Car, si l'exposition doit son impressionnante richesse à des pièces emblématiques issues des grands musées belges (Bruxelles, Charleroi, Mons, Ixelles...), ce sont des peintures glanées patiemment auprès de collectionneurs privés qui lui donnent son cachet particulier - notamment sa présentation en cellules thématiques consacrées au nu, à l'enfance, aux hommes au labeur, etc. Ce travail de rassemblement a bien sûr bénéficié de l'expertise de la fondation Léon Eeckman, dont un des objectifs est de mieux faire connaître Nervia par-delà les frontières. Son administratrice déléguée apportait d'ailleurs dans ses bagages quelque 30 tableaux lui appartenant en propre : " En ventes publiques, j'essaie de racheter tout ce que les neuf ont peint ", confiait Françoise Eeckman, le jour de l'inauguration de l'exposition, en présence de la ministre de la Culture Fadila Laanan. Pas simple : les cotes des £uvres nerviennes démarrent à quelques centaines d'euros, pour atteindre parfois des sommets (plusieurs millions d'euros). " Comme tous les artistes, les membres du groupe ont connu des périodes assez inégales, explique Pascale van Zuylen, commissaire scientifique de l'exposition. La plupart d'entre eux ont d'ailleurs produit avant, puis après l'expérience Nervia, qui n'a duré que dix ans. " En 1938, le groupe se dissolvait en effet, sans qu'on sache exactement ce qui mit fin à l'aventure. " Carte avait 52 ans. Il était fatigué par la masse d'£uvres qu'on lui commandait. Les autres n'ont pas voulu continuer sans lui... ", croit se souvenir Françoise Eeckman. Dans ce best of Nervia se distinguent des tableaux phares, des £uvres capitales qui ont d'ailleurs déjà voyagé à Helmond, aux Pays-Bas, en 2003. D'autres sont sûrement encore à découvrir, autant chez des particuliers que dans des musées à l'étranger. " En 1925, Carte a exposé au Carnegie Institute, puis vendu des dizaines de toiles à Pittsburgh, en Pennsylvanie. " Aujourd'hui, bon nombre de tableaux peints par les membres du groupe Nervia surgissent çà et là, mises aux enchères par les héritiers de ceux qui les ont acquises au siècle dernier. Elles viendront sans doute compléter un jour ces séries de visages ou de compositions familiales aux filiations tellement évidentes, qui représentent ce que l'art wallon a su produire de plus intime, durant dix ans de la vie artistique de neuf hommes unis comme des frères, entre spleen et liesse. l (1) Nervia 1928-1938. Peintres des années 1930 en Belgique, au Musée national d'art de Roumanie, jusqu'au 16 janvier 2011. Infos sur www.mnar.arts.ro ou www.fondation-eeckman.be DE NOTRE ENVOYéE SPéCIALE à BUCAREST; VALéRIE COLIN