Dix-huit ans après sa petite merveille de satire sur un fils qui s'incruste à la maison, Etienne Chatiliez (Roubaix, 1952) remet le couvert avec le même trio d'acteurs. André Dussollier et Sabine Azéma sont des parents toujours effarés, Eric Berger est un rejeton encore (très) immature, largué par son épouse chinoise et ramenant leur fille au foyer familial. Le film est certes plaisant, mais il n'a pas l'impact du premier. Réalisateur notamment de La Vie est un long fleuve tranquille (film qui lui vaudra quatre César dont celui de la meilleure première oeuvre et du meilleur scénario en 1988), de Tatie Danielle (1989) ou de Le Bonheur est dans le pré (1995), Etienne Chatiliez, lui, garde une parole détonante. Loin du politiquement correct.
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Dix-huit ans après sa petite merveille de satire sur un fils qui s'incruste à la maison, Etienne Chatiliez (Roubaix, 1952) remet le couvert avec le même trio d'acteurs. André Dussollier et Sabine Azéma sont des parents toujours effarés, Eric Berger est un rejeton encore (très) immature, largué par son épouse chinoise et ramenant leur fille au foyer familial. Le film est certes plaisant, mais il n'a pas l'impact du premier. Réalisateur notamment de La Vie est un long fleuve tranquille (film qui lui vaudra quatre César dont celui de la meilleure première oeuvre et du meilleur scénario en 1988), de Tatie Danielle (1989) ou de Le Bonheur est dans le pré (1995), Etienne Chatiliez, lui, garde une parole détonante. Loin du politiquement correct. Ecrire et tourner Tanguy, le retour n'est pas seulement donner une suite à un film. C'est convoquer un mythe, un " type ". On dit aujourd'hui " un Tanguy " comme on dit " un Don Juan " ou " un Rastignac ". Comment l'avez-vous appréhendée ? Je n'avais pas pensé faire une suite, ce sont des producteurs qui m'ont appelé en disant : " On a envie de revoir les personnages. " J'ai pensé qu'il serait intéressant de prendre le beau couple amoureux et intelligent que forment les parents, des seniors tel qu'on aimerait l'être, et les montrer en train de se comporter comme des merdes humaines à l'égard de leur fils. Et les comprendre, car ce fils est un psychopathe. Les parents avaient oublié mais rien ne pouvait changer l'ADN de la bestiole ! L'enfoiré sonne à leur porte et au bout de quatre minutes tout recommence. Car Tanguy est un type abominable, un monstre. Le pire, c'est qu'il n'a aucune préméditation. Il vient chercher de l'affection et de l'aide, il ne se dit pas : " Je vais me taper l'incruste chez papa-maman. " Mais c'est plus fort que lui. Les parents vivaient heureux à deux dans leur appartement, ils vont finir à neuf ! En fait, au fond, sous la comédie et la satire, c'est un film d'horreur... On a beaucoup parlé de phénomène de société après le succès du premier film... Je pense que derrière le phénomène sociétal qu'est devenu Tanguy, il y avait quelque chose de plus profond : le fait que tous les parents du monde ont beau adorer la chair de leur chair, une minute par jour, ils ont envie de la buter. C'est ça, l'universalité de Tanguy et pas le phénomène sociétal ! Bien qu'il soit devenu le symbole d'une génération, Tanguy n'a pas les critères pour l'être, il ne s'incruste pas par manque de moyens économiques pour quitter ses parents. Il a de la thune, il pourrait partir s'il voulait. Mais son attachement à ses parents est pathologique. Il agit en prédateur. Il est mal réglé, le petit ! La vraie réalité, elle, est sordide : des gens obligés de retourner chez leurs parents parce qu'ils n'ont pas les moyens... Comment avez-vous travaillé la construction du film en crescendo ? Dès l'écriture, il était clair qu'il fallait cette accélération. Peut-être qu'on est un peu lent au début, et un peu rapide sur la fin, c'est peut-être un des défauts du film. Mais il me semblait très important de montrer qu'avant de devenir des saloperies, Edith et Paul sont de très bons parents. Ils ont juste oublié qu'il ne faut jamais baisser sa garde avec leur fils. Ils devraient le voir mais ils ne le veulent pas, je crois. Nous voyons tous des choses qu'il nous est difficile d'admettre et nous faisons tous semblant de les ignorer jusqu'à ce qu'il soit trop tard... Comme dans La Vie est un long fleuve tranquille et dans Tatie Danielle, vous poussez les personnages vers des comportements extrêmes, vous testez leurs limites et aussi l'empathie du spectateur, qui peut se demander pourquoi il rit de choses si horribles. Jamais pourtant vos personnages ne cessent d'être humains... C'est une chose indispensable. Je n'y réfléchis pas vraiment, je vois juste les choses comme ça. On peut aller loin dans la férocité sans réduire les personnages à des caricatures sans profondeur humaine. Vous savez, les personnages lisses, au cinéma, ça ne donne pas grand-chose. Ce qui m'intéresse, ce sont les êtres humains que nous sommes, accrochés à la Terre, cette boule qui tourne dans le noir et que nous sommes en train de totalement foutre en l'air pendant que tout le monde ou presque s'en fout... Vous qui pratiquez depuis vos débuts un humour noir, corrosif, avez-vous le sentiment d'avoir la dent moins dure en avançant en âge ? Je n'ai pas cette impression, non. Je pense que je ne grandirai jamais. Et que je ne serai jamais adulte. C'est comme ça que je suis fabriqué, et c'est comme ça que je fonctionne. Mes proches peuvent s'en plaindre. Par moment, je me dis : " Tu devrais peut-être... " Parce que l'humour est une défense, aussi, qui tient les choses à distance. Mais en même temps c'est un moyen de dénoncer plein de choses. Dommage qu'il soit trop tard, maintenant. Il ne reste pas assez de temps pour changer, je le crains... Vous savez, je ne fais pas du cinéma parce que je suis le plus grand filmeur du monde. Je fais du cinéma par défaut. J'aurais voulu être chanteur, architecte, peintre, allez savoir quoi encore... Je me sers de l'humour pour nous scanner, pour nous faire accepter des choses difficilement acceptables. C'est cela qui m'amuse : parler du pays dans lequel je vis et des gens qui y vivent. Et tenter d'en faire une petite satire, sans m'épargner moi-même. Rire de tout n'est plus évident, aujourd'hui. Les dénonciations se multiplient dès qu'on ose le faire. Qu'en pensez-vous ? C'est une frilosité générale. Toutes les sociétés en crise produisent quelque chose, mais là rien. Pas de vague, interdit de rire de ceci comme de cela. Alors même que nous allons vers la fin d'un système, peut-être même vers la fin de l'humanité sur Terre... Je crois qu'il faut continuer à tout dire, quitte à déranger. Blanche Gardin (NDLR : humoriste française, Molière du meilleur spectacle d'humour pour Je parle toute seule ) prouve encore qu'on peut dire des horreurs de façon brillante. Il ne faut jamais sous-estimer le spectateur, jamais le prendre pour un con. Alors ne soyons pas démago. Disons les choses, montrons les choses. Les oreilles de ceux qui nous écoutent, les yeux de ceux qui nous regardent ne méritent pas moins !