Certains disent que l'Afrique du Sud est le plus développé des pays africains. Oui, nous nous sommes développés, et beaucoup de choses qui étaient illégales ont été légalisées, mais en réalité, les choses n'ont pas beaucoup changé. Nous cherchons toujours un équilibre, nous sommes toujours en train de soigner les blessures. " Tel est le point de vue, lucide mais pas désabusé, de Mamela Nyamza, une des représentantes de la nouvelle génération de chorégraphes sud-africains. Elle sera prochainement à Liège dans le cadre du festival Pays de danses - sa toute première fois en Belgique - pour y donner son duo, De-Apart-Hate (1). Un titre en forme de jeu de mots pour signifier que près de trente ans après l'abolition de l'apartheid, la haine sévit toujours en Afrique du Sud. Il faut dire qu'en plus de quarante années (de 1948 à 1991), cette politique " de développement séparé " qui a été jusqu'à distinguer les bancs et les fontaines réservés aux Blancs et ceux réservés aux Noirs a laissé bien des traces.
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Certains disent que l'Afrique du Sud est le plus développé des pays africains. Oui, nous nous sommes développés, et beaucoup de choses qui étaient illégales ont été légalisées, mais en réalité, les choses n'ont pas beaucoup changé. Nous cherchons toujours un équilibre, nous sommes toujours en train de soigner les blessures. " Tel est le point de vue, lucide mais pas désabusé, de Mamela Nyamza, une des représentantes de la nouvelle génération de chorégraphes sud-africains. Elle sera prochainement à Liège dans le cadre du festival Pays de danses - sa toute première fois en Belgique - pour y donner son duo, De-Apart-Hate (1). Un titre en forme de jeu de mots pour signifier que près de trente ans après l'abolition de l'apartheid, la haine sévit toujours en Afrique du Sud. Il faut dire qu'en plus de quarante années (de 1948 à 1991), cette politique " de développement séparé " qui a été jusqu'à distinguer les bancs et les fontaines réservés aux Blancs et ceux réservés aux Noirs a laissé bien des traces. Egalement programmée au festival liégeois, Robyn Orlin, chorégraphe pionnière née à Johannesburg en 1955 de parents ayant fui les pogroms en Lituanie, se rappelle de cette époque pas si lointaine où elle recevait des coups de téléphone de la police lui signifiant l'illégalité de son travail avec des danseurs noirs, ou de ce retour au pays en Coccinelle dans les années 1980 au cours duquel elle avait été arrêtée et interrogée. " Je me souviens de ma mère qui me disait : "Tu sais, Robyn, le travail que tu mènes est important, mais fais quand même attention, parce que se retrouver en prison pour des raisons politiques, ce n'est pas fun". " Aujourd'hui, la situation a évolué. Non seulement il est légal qu'un chorégraphe blanc travaille avec des danseurs noirs, mais des chorégraphes noirs font aussi entendre directement leur voix ces dernières années. Comme Mamela Nyamza, mais aussi Boyzie Cekwana, né en 1970 à Soweto, présent au dernier festival d'Avignon. Comme Nelisiwe Xaba, elle aussi originaire de Soweto, et qui a dansé pour Robyn Orlin avant de monter ses propres spectacles. Comme Dada Masilo (encore Soweto), passée par Parts, l'école bruxelloise d'Anne Teresa De Keersmaeker, et qui a entre autres livré sa propre version très remarquée du Lac des cygnes. Ou encore Gregory Maqoma, autre ancien de Parts et fondateur en 1999 du Vuyani Dance Theater. Ce dernier s'est d'ailleurs allié à la compagnie Via Katlehong pour créer Via Kanana, remuant et énergisant, qui ouvrira le festival Pays de danses (2). Reste qu'en 2018, la couleur de peau garde une importance pour un chorégraphe. Notamment dans la manière de se positionner face aux danses traditionnelles et populaires noires dont l'Afrique du Sud est riche. " Il y a un grand discours sur les chorégraphes blancs qui reprennent les danses traditionnelles africaines et les colonisent, explique Robyn Orlin. J'essaie de ne pas faire cela. J'utilise simplement toutes sortes de danses dans mes spectacles, en fonction des personnes avec qui je travaille." Dans le cas du spectacle qu'elle présentera au festival Pays de danses, And so you see... our honourable blue sky and ever enduring sun... can only be consumed slice by slice... (3) (je donne de longs titres parce que mes spectacles ne traitent jamais d'une seule chose, mais d'une accumulation de choses), il s'agit du spectaculaire Albert Silindokuhle Ibokwe Khoza, qui n'hésite pas à performer complètement recouvert d'un film de cellophane, à manger des oranges entières ou à s'enduire de peinture bleue, sur la Messe de Requiem de Mozart et en étant filmé en permanence. " Albert enchaîne plusieurs pas de danses traditionnelles, poursuit Robyn Orlin, mais c'est un aspect que j'aborde avec beaucoup de précaution. " Etant noire, Mamela Nyamza se sent quant à elle totalement libre de puiser dans la multiplicité des styles sud-africains : " Je ne les utilise pas pour prouver quoi que ce soit, mais parce qu'ils font partie de moi ! " On retrouve donc dans son travail des emprunts aux danses xhosa (son ethnie), ndébélé, zoulou... Mais aussi de la pantsula, une danse urbaine très populaire, au jeu de jambes ultrarapide, née dans les townships de Johannesburg. Une sorte de croisement entre la tap dance à la Fred Astaire et le hip-hop des années 1980, mais à l'africaine. Autre source d'inspiration pour Mamela : le kwaito, variation sur la house apparue à Jo'burg au cours des années 1990. Parmi le vivier de danses locales, on pourrait encore citer le gumboot, style de percussions corporelles où l'on tape notamment sur ses bottes en caoutchouc (" gumboot " donc) qui s'est développé parmi les travailleurs des mines (4). La pantsula et le gumboot sont socialement et politiquement chargés, en tant qu'expressions d'un peuple opprimé, et une bonne partie de la danse contemporaine de la " nation arc-en-ciel ", selon l'expression de l'archevêque Desmond Tutu, reste engagée et revendicatrice. Avec Albert Silindokuhle Ibokwe Khoza, personnalité hors norme, à la fois chrétien, homosexuel et sangoma (guérisseur traditionnel), Robyn Orlin aborde notamment la problématique de l'homophobie, qui fait beaucoup de victimes en Afrique du Sud, malgré une législation plutôt progressiste sur papier (le mariage entre homosexuels y a été légalisé en 2006, l'adoption d'un enfant par un couple homosexuel en 2002). Il n'est pas rare, par exemple, que des lesbiennes y subissent un " viol correctif ", censé les remettre " dans le droit chemin ". Et ailleurs dans And so you see..., c'est l'annonce des relations économiques avec Poutine qui est visée. " Au moment de la création du spectacle, j'ai appris que le gouvernement sud-africain était en train de passer un accord avec le gouvernement russe pour lui acheter un système très sophistiqué, complètement inabordable, pour produire de l'électricité. J'étais tellement fâchée. Vendre notre âme aux Russes ! Je ne pouvais pas croire que c'est pour en arriver là qu'on s'est battus pendant tant d'années, lance Robyn Orlin, particulièrement remontée. Je ne pouvais pas croire que l'ANC (NDLR : African National Congress, parti politique dont Nelson Mandela a été président, majoritaire en Afrique du Sud depuis 1994) allait conclure ce pacte avec le diable, qu'on allait revenir à une situation où l'on allait être colonisés, à nouveau. J'ai entamé la création du spectacle avec toutes ces choses en tête. " Le De-Apart-Hate de Mamela Nyamza est né quant à lui de la déception engendrée par le refus de sa candidature pour un poste au département de danse et d'art dramatique à l'université. " Ça m'a vraiment brisé le coeur de ne pas être acceptée pour enseigner. Au cours de l'entretien, j'avais trois juges masculins en face de moi, contre moi, et je devais répondre à leurs questions. Le fait d'être une femme vous place d'emblée dans une position très vulnérable ", déclare-t-elle. Une expérience personnelle qu'elle étend à la question des rapports de pouvoir entre hommes et femmes dans son duo (elle-même et un homme, Aphiwe Livi) dans le contexte de la religion et de l'Eglise, cette dernière constituant un héritage de la colonisation que la chorégraphe ne se prive pas de remettre en cause : " Certaines églises ne tolèrent pas les lesbiennes mais elles ferment les yeux sur l'adultère, sur la lapidation des femmes, sur le viol. Beaucoup de personnes n'apprécient pas que je traite l'Eglise de cette façon dans le spectacle, mais certains reconnaissent la vérité de ce que je dénonce. Je pense qu'avec la danse, on peut transformer la beauté en prise de position et susciter des questions. " En Afrique du Sud, la lutte continue, aussi en dansant...