Le 1er juillet dernier, il était à nouveau possible, pour les salles de spectacle, d'accueillir le public, sous de strictes conditions. Anne Teresa De Keersmaeker ne voulait pas attendre plus longtemps. Comme un signe d'espoir quant à la capacité de résilience des arts vivants, elle ouvrait dès ce premier jour le Rosas Performance Space, le grand studio de sa compagnie à Forest, pour y présenter en avant-première, lors de quatre soirées accueillant chacune 40 spectateurs distanciés, sa dernière création, son solo sur Les Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach, dont la tournée passera par le Concertgebouw de Bruges et le Kaai à Bruxelles (1). " J'avais débuté les répétitions au mois de janvier à New York et la première était prévue à la fin du mois de mai, aux Wiener Festwochen (NDLR : reportées du 26 au 30 août). Je ne voulais pas retarder davantage, cela faisait six mois que je travaillais là-dessus ", explique la chorégraphe.
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Le 1er juillet dernier, il était à nouveau possible, pour les salles de spectacle, d'accueillir le public, sous de strictes conditions. Anne Teresa De Keersmaeker ne voulait pas attendre plus longtemps. Comme un signe d'espoir quant à la capacité de résilience des arts vivants, elle ouvrait dès ce premier jour le Rosas Performance Space, le grand studio de sa compagnie à Forest, pour y présenter en avant-première, lors de quatre soirées accueillant chacune 40 spectateurs distanciés, sa dernière création, son solo sur Les Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach, dont la tournée passera par le Concertgebouw de Bruges et le Kaai à Bruxelles (1). " J'avais débuté les répétitions au mois de janvier à New York et la première était prévue à la fin du mois de mai, aux Wiener Festwochen (NDLR : reportées du 26 au 30 août). Je ne voulais pas retarder davantage, cela faisait six mois que je travaillais là-dessus ", explique la chorégraphe. On dit que le hasard fait bien les choses. S'il est sans doute déplacé de parler de " bien " à propos d'une pandémie, préparer un solo pendant la période de confinement était à peu près la seule chose possible dans le secteur de la danse. Et créer un solo n'est pas arrivé si fréquemment dans la carrière d'ATDK. Dans ce cas, cette forme s'est imposée pour contraster par sa légèreté avec le projet de West Side Story, soit une nouvelle version de la mythique comédie musicale, montée cet hiver à Broadway avec Ivo Van Hove, impliquant une équipe de près de 300 personnes et un budget de plus de 15 millions de dollars. Après le mambo et les rixes entre gangs orchestrés par Leonard Bernstein, place à la sérénité des Variations de Bach. Après la foule, place à la solitude. Mais, le Covid passant par-là, la solitude dans la préparation a été plus intense que prévu. " De retour de New York, j'ai démarré les répétitions ici, à Rosas, au mois de mars, se souvient Anne Teresa De Keersmaeker. Et après deux semaines nous avons dû tout arrêter. Je me suis retrouvée seule dans ce bâtiment qui est normalement fréquenté par une centaine de personnes, les gens de la compagnie, les jeunes étudiants de Parts (NDLR : pour Performing Arts Research and Training Studios, l'école qu'elle a fondée en 1995). Quelque part, le confinement m'a donné une possibilité de concentration que je pourrais presque considérer comme un luxe. " Une petite lueur positive dans un tableau globalement dramatique. De la mi-mars au début du mois de juillet, sa compagnie a dû annuler 115 représentations à travers le monde. Soit plus d'un million de perte de revenus dans une structure où 75 % de l'argent qui rentre vient des tournées. " Heureusement il y a eu le chômage technique et le fonds d'urgence pour la culture, mais nous travaillons aussi avec une grande communauté de freelances, qui se sont évidemment retrouvés dans une situation particulièrement précaire, constate la chorégraphe. Cette période a aussi été extrêmement dure dans le sens où elle attaque l'ADN de notre pratique. On vit maintenant dans un temps où l'on se méfie non seulement du corps des autres mais aussi de son propre corps. Cela crée une grande fragilité. " Pour ce solo, Anne Teresa De Keersmaeker revient donc à Bach. Un compositeur auquel elle s'est déjà confrontée entre autres dans Toccata (1993), Zeitung (2008), Partita 2 (2013) et plus récemment encore dans The Six Brandenburg Concertos, en 2018. Chez Bach, la chorégraphe retrouve ce qu'elle appelle " l'abstraction incarnée ". " La musique est le modèle par excellence d'une négociation heureuse entre l'abstraction et le monde matériel ", énonçait-t-elle dans sa très éclairante conférence au Collège de France en avril 2019, une synthèse brillante de sa carrière et de sa pratique intitulée Chorégraphier Bach : incarner une abstraction (2). La création sur les Concertos Brandebourgeois réunissait seize danseurs de Rosas de différentes générations et s'affirmait comme un bilan. " Vous y retrouvez des traces de tout mon parcours ", confiait-elle dans sa conférence. Cette fois, sur les Variations Goldberg, c'est dans son propre corps et seule à danser qu'elle récapitule sa carrière. " Je pose un regard rétrospectif sur mon trajet en tant que danseuse et chorégraphe, précise-t-elle. Il s'agit de mouvements tirés de pièces que j'ai dansées moi-même. Elles sont presque toutes dedans. " Comme pour ses pièces précédentes, ATDK a analysé en profondeur les partitions des Variations Goldberg. Bach y expose toute sa maîtrise de la forme " thème avec variations " : sur la sarabande introductive, le compositeur déploie avec rigueur et inventivité trente variations sur la basse obstinée, en alternant canons, fugues, gigues et chorals. Ces trente variations sont clairement divisées en deux parties, deux groupes de quinze. Le solo de la chorégraphe est lui aussi divisé en deux et se construit autour de couples d'opposés, de complémentaires. D'abord, si c'est un solo de danse, il y a deux personnes sur scène : la chorégraphe évolue sur les Variations jouées en direct par le jeune virtuose russe Pavel Kolesnikov. Une jeunesse qui fait écho à celle du premier interprète présumé de l'oeuvre, Johann Gottlieb Goldberg, élève particulièrement doué de Bach qui est lui, au moment d'écrire (vers 1740), au sommet de son art et dans les dernières années de sa carrière. Deux âges se côtoient et se répondent. Dans ses mouvements, Anne Teresa de Keersmaeker mêle aussi ponctuellement des sautillements de fillette et la marche saccadée d'une vieille dame. La scénographie et les costumes jouent de leur côté sur les binômes jour nuit, lune soleil, strict décontracté, or argent, sérieux festif, sombre clair... La chorégraphe affiche un visage grave et effectue à plusieurs reprises le mouvement du faucheur, geste de mort qui résonne particulièrement, en ce début juillet, avec les communications quotidiennes du nombre de décès liés au coronavirus. La fuite inéluctable du temps est mise en avant par la lumière, visiblement mouvante, des marques sur les murs et le sol faisant office de points de référence, comme dans un cadran solaire. Le temps passe et nous amène à la fin. " L'idée de la mort est présente dans toute la musique de Bach, indique Anne Teresa De Keersmaeker, avec le fait de considérer la vie en tant que préparation à la mort. " Elle cite alors le titre d'un hymne de Martin Luther sur lequel Bach a composé un choral (BWV 383), qu'elle a repris en intitulé de sa pièce sur les Suites pour violoncelle de Bach, créée en 2017 avec le violoncelliste Jean-Guihen Queyras : Mitten wir im Leben sind mit dem Tod umfangen (au milieu de la vie la mort nous entoure). Mais la solennité et la conscience de notre finitude chez Bach - orphelin de mère à 9 ans, de père à 10, ayant porté le deuil de sa première femme Maria Barbara et assisté à la mort de dix de ses vingt enfants - n'excluent jamais la joie de vivre. Ainsi, la trentième et dernière variation est un quodlibet, un clin d'oeil musical intégrant plusieurs airs populaires, dont Kraut und Rüben. " Choux et raves m'ont fait fuir. Si ma mère avait fait cuire de la viande, je serais resté plus longtemps ", dit la chanson. Paroles auxquelles une ATDK espiègle fait écho en se faisant, l'espace de quelques secondes, cuistot, livre de cuisine d'une main et cuillère qui touille dans la marmite de l'autre. La veille de cette avant-première des Variations Goldberg, le 30 juin, se tenait une (vidéo)conférence de presse du Kunstenfestivaldesarts. Contraint comme tant d'autres d'annuler son édition 2020, prévue en mai, l'événement bruxellois y annonçait le déploiement d'une version automnale en trois moments, le premier se déroulant du 4 au 8 septembre. Y figure, aux côtés notamment du cinéaste chinois Wang Bing, de l'artificière belge Gwendoline Robin et de la performeuse française Phia Ménard, Anne Teresa De Keersmaeker. 3ird5 @ w9rk, créé en complicité avec Radouan Mriziga, chorégraphe d'origine marocaine et ancien élève de Parts qui partage avec elle une passion pour la géométrie, aborde de front l'écologie, à travers la question de la sécheresse mondiale (3). Comme Somnia, où 44 danseurs croisaient Kepler et Shakespeare dans le vaste parc du château de Gaasbeek, cette nouvelle création trouvera place dans un espace naturel : près de l'étang du jardin de la Maison des arts, à Schaerbeek. " L'écologie est un thème crucial, plus important que le reste, déclare ATDK. Je crois que ce qu'on traverse maintenant fait partie de la crise écologique, une crise qui va changer nos vies dans les prochaines années, les prochaines décennies. " La nature comme source d'inspiration de la chorégraphe et sa préoccupation pour l'équilibre écologique menacé, exprimée très clairement pour la création de Keeping Still, en 2007, traversent en filigrane toute son oeuvre. Lorsque le musicien et cinéaste Thierry De Mey immortalisa en vidéo les quatre séquences de Fase, la pièce qui la révéla en 1982, Anne Teresa De Keersmaeker choisit de filmer son propre solo sur Violin Phase de Steve Reich, le premier de sa carrière, au milieu de l'Arboretum de Tervuren. Dans sa conférence parisienne, elle revenait sur ce solo inaugural en mettant en parallèle ses propres pas traçant une rosace dans le sable et la prouesse architecturale du Torquigener albomaculosus, petit poisson tropical découvert en 2014, traçant son nid au fond de l'eau dans une forme semblable. Comme si elle n'avait rien inventé. Comme si tout était déjà là, bien avant nous. Le geste humble d'une chorégraphe immense.