Le Vif/L'Express : A quelle période de l'Histoire auriez-vous aimé vivre ?

Chantal Kesteloot : Il y a des moments ponctuels qui font rêver ou qui interpellent, sans pour autant avoir l'envie de les vivre pleinement. Davantage encore qu'aujourd'hui en Occident, il ne faisait pas bon être femme à certaines époques et encore moins femme et pauvre...
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Chantal Kesteloot : Il y a des moments ponctuels qui font rêver ou qui interpellent, sans pour autant avoir l'envie de les vivre pleinement. Davantage encore qu'aujourd'hui en Occident, il ne faisait pas bon être femme à certaines époques et encore moins femme et pauvre... Difficile de privilégier une période : être épouse de pharaon dans l'Egypte ancienne ? Assister aux débats de la démocratie athénienne ? S'émerveiller du faste de l'Empire romain ? Etre la dame à qui s'adresse le plus fin des poètes courtois ? Découvrir les cargaisons ramenées par les caravelles à l'époque des grandes découvertes ? Entretenir une correspondance suivie avec les philosophes des Lumières ? Connaître l'ivresse d'une première participation aux élections au suffrage universel ?... J'aurais souhaité participer à une découverte, à un changement qui fait basculer l'histoire. Il pourrait s'agir d'une découverte matérielle : le feu par exemple, même si, comme bon nombre de découvertes, elle n'a pas eu lieu qu'une fois. Ou intellectuelle : l'imprimerie. Ou scientifique : la pénicilline. Avec ce bémol que chaque découverte peut à son tour se transformer en un redoutable instrument de pouvoir ou de contrôle. J'aurais aussi aimé connaître les moments de fièvre qui accompagnent le début des révolutions : la France de 1789 ou le Portugal en 1974, en passant par ces fameux " 10 jours qui ébranlèrent le monde " chers au journaliste américain John Reed. Mais souvent les désillusions ont été terribles, à l'aune des espoirs que ces mêmes révolutions avaient fait naître... Plus près de nous, il est d'autres moments que j'aurais aimé vivre et que j'aurais pu vivre mais où je n'étais pas... : l'élection présidentielle de François Mitterrand en mai 1981, la chute du mur de Berlin en novembre 1989... Les images de ces événements ont remplacé et nourri le rêve. Les grandes conférences qui ont marqué la fin de la Seconde Guerre mondiale où naissait l'espoir d'un monde nouveau qui ferait suite à l'effondrement du nazisme. Staline, Roosevelt et Churchill se retrouvent à Yalta, en février 1945. C'est la dernière fois que les trois hommes se retrouvent. Depuis l'été 1941, des contacts et des rencontres - le plus souvent à deux ou avec d'autres - ont eu lieu en vue d'évoquer les différentes stratégies pour vaincre les puissances de l'Axe. Plusieurs enjeux majeurs ont dominé ces discussions : le sort de l'Allemagne, le statut et les frontières de la Pologne, le fonctionnement et la composition des Nations unies, le rôle des communistes et l'organisation politique d'un certain nombre d'Etats, l'entrée en guerre de l'URSS contre le Japon. Toutes ces questions s'interpénètrent et chacun y va de ses priorités. Quelques mois plus tard, Staline est toujours présent, mais Roosevelt a succombé et Churchill a été politiquement battu par Attlee. Tant de choses ont déjà été écrites sur ces rencontres et pourtant c'est autre chose de les vivre personnellement. Quels ont été les mots glissés en coulisses, les tons lors des discussions, les non-dits, les à-côtés, les échanges avant débat... bref, l'ambiance effective, les rapports humains au-delà des représentations, des rapports de force. Avoir été là certes, mais pour y jouer un rôle... Espérer créer un autre avenir pour l'Europe et le monde, plus respectueux du droit des peuples et moins prisonniers des enjeux politiques et stratégiques... Evidemment, les grands acteurs de Yalta étaient eux aussi convaincus d'agir pour le bien de l'humanité, tout en ayant clairement une vision de leur place respective dans le monde et de l'influence qu'ils entendaient y exercer. Pourtant, après les violences sans précédent de la Seconde Guerre, comment considérer aujourd'hui que toute la violence qui a caractérisé la seconde moitié du xxe siècle était la conséquence d'une victoire sur la barbarie et de la construction d'un monde de paix. Hildegarde von Bingen. Née en 1098, cette religieuse allemande s'est éteinte en 1179, déjà en soi, une belle longévité pour l'époque ! Dès ses 8 ans, elle entre dans un couvent de bénédictines et prononce ses v£ux à 14 ou 15 ans. Bien évidemment, cette précocité nous interpelle, voire nous choque aujourd'hui. Mais au-delà du fait que cela n'a rien d'exceptionnel pour l'époque, Hildegarde von Bingen est une femme hors du commun : auteure de nombreux textes à la fois mystiques mais aussi historiques, elle a également composé de nombreux chants encore interprétés aujourd'hui. C'est aussi une grande connaisseuse des plantes médicinales, une grande voyageuse, une théologienne reconnue. Elle a attiré les foules et exercé une influence bien plus grande que l'immense majorité des femmes de son temps. Bref, une femme incroyablement moderne pour une époque qui réussissait à concilier foi et connaissance, engouement populaire et intérêt scientifique. Bien qu'étant moi-même athée, son itinéraire m'interpelle et force mon admiration. J'aurais aimé évoquer avec elle son mysticisme, ses visions - qui ont d'ailleurs fait l'objet d'une abondante correspondance avec Bernard de Clairvaux - mais aussi sa force de conviction, sa capacité d'écoute, ses connaissances et son ouverture au monde. L'actualité de son £uvre reste entière puisqu'elle sera proclamée docteur de l'Eglise le 7 octobre prochain. Je préfère nettement les définitions données par l'historienne Régine Pernoud qui l'a qualifiée de " conscience inspirée " et de " grande figure de la culture européenne médiévale ". Rosa Luxemburg (1870 ou 1871-1919). A près d'un siècle de distance, son parcours reste fascinant : en tant que femme, en tant que révolutionnaire, en tant qu'intellectuelle. L'aspect entier de son engagement reste exemplatif - même si on peut ne pas être d'accord avec tous ses choix - mais à l'heure du confort douillet et du silence des pantoufles, elle reste un exemple inspirant... Née polonaise, Rosa Luxemburg a quitté son pays pour étudier en Suisse. A cette époque, être femme et se consacrer aux études sont loin d'aller de pair. Elle part étudier seule à l'étranger alors qu'elle n'a pas 20 ans. C'est une femme libre qui s'investit pleinement et qui reste fidèle à ses engagements, par sa plume, par sa voix, qu'elle soit en liberté ou en prison. C'est une femme qui se bat pour les causes qui m'interpellent : le refus du nationalisme, le rejet de la guerre, la conviction que le pouvoir se conquiert par les urnes et non par la seule révolution. Son destin tragique - elle est assassinée le 15 janvier 1919 - lui a assuré une grande aura. Sa mort intervient dans la période troublée qui suit la fin de la Première Guerre et qui voit poindre déjà le réveil d'une extrême droite décomplexée incarnée par les corps francs qui écrasent dans le sang le soulèvement qui agite Berlin. Sa mort brutale l'élève au rang de martyre. Dans le même temps, il la préserve, l'héroïse, lui donne un sens. Depuis, elle n'a cessé d'interpeller : historiens, cinéastes, artistes et romanciers, tous se sont emparés de cette exceptionnelle destinée de femme, de militante, d'intellectuelle. Entretien : P. Hx