Dans L'Homme qui mit fin à l'histoire (1), deux scientifiques inventent un procédé qui permet de retourner dans le passé, juste comme spectateur. Le couple du récit signé Ken Liu, Américain d'origine chinoise, n'entend l'utiliser que pour rétablir la vérité historique, témoignages à l'appui. Pour le voyage vers jadis, priorité aux familles de victimes d'alors, pas aux historiens, aux généraux, aux diplomates, aux dirigeants d'aujourd'hui. Sachant que l'événement revisité ne peut l'être qu'une seule fois. Un seul témoin donc peut raconter ce qui s'est déroulé à tel moment, à tel endroit, dans tel contexte, avec tels protagonistes.
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Dans L'Homme qui mit fin à l'histoire (1), deux scientifiques inventent un procédé qui permet de retourner dans le passé, juste comme spectateur. Le couple du récit signé Ken Liu, Américain d'origine chinoise, n'entend l'utiliser que pour rétablir la vérité historique, témoignages à l'appui. Pour le voyage vers jadis, priorité aux familles de victimes d'alors, pas aux historiens, aux généraux, aux diplomates, aux dirigeants d'aujourd'hui. Sachant que l'événement revisité ne peut l'être qu'une seule fois. Un seul témoin donc peut raconter ce qui s'est déroulé à tel moment, à tel endroit, dans tel contexte, avec tels protagonistes. N'empêche, la trouvaille est censée clouer le bec aux négationnistes ; éviter les débats-paravents (" est-on vraiment certain ? ", " sur quoi se base-t-on pour l'affirmer ? ", " les circonstances d'alors ne le justifiaient-elles pas ? ", " c'est une attaque contre nos valeurs ! ", " à quoi ça sert de remuer tout ça, ça va juste rouvrir des plaies et menacer l'équilibre actuel ! ? ") ; dévoiler ce que des Etats veulent coûte que coûte garder secret des décennies après les faits ; ne plus limiter l'histoire aux archives que le temps ou les bourreaux n'ont pas détruites ou dont les intérêts nationalistico-géostratégiques interdisent l'accès. Autrement dit, c'est tout notre système de contrôle, de jugement et de transmission du passé qui est remis en cause. Bon, ça ne réjouit pas tout le monde. N'importe qui peut désormais assister à ce qu'on a tout fait pour ensevelir ou enjoliver le souvenir ? Vous rigolez ou quoi ! ? Et donc : " intrusion dans le patrimoine national ", " non-fiabilité des témoins ", " quelle juridiction pour un territoire du passé ? ", " la souffrance des victimes est du domaine privé, pas de l'histoire collective ", " insulte à la Nation ! ", " il ne faut pas placer le présent sous la tutelle du passé "... On y repense souvent, à ce livre. Encore plus depuis la semaine dernière et l'assignation de l'Etat belge, par cinq femmes métisses nées au Congo colonisé, pour crimes contre l'humanité. Beaucoup contestent, déjà, bruyamment, leur démarche. Parce qu'elles ont 70 ans et plus, qu'ensemble elles ne forment même pas la moitié d'une équipe de foot, que la Belgique s'est déjà excusée, que c'était une autre époque, que ça commence à bien faire toutes ces minorités qui revendiquent des droits, des réparations, des égards, des égalités.Mais ces cinq femmes sont déjà cinq témoins (et victimes) d'un même passé dont beaucoup aimeraient garder les pages scellées (et pas seulement en Belgique). Elles représentent tous les peuples martyrisés par des politiques ciblées, aux quatre coins du monde et à travers les temps, et en faveur desquels justice n'a jamais été rendue. Elles livrent bataille contre l'intention assez collective de remettre toujours l'histoire à plus tard, et tant pis pour ses dégâts. Et elles incarnent ce que proclame l'un des personnages de Ken Liu : " La vérité n'a rien d'une fleur délicate et ne souffre pas du déni : elle ne meurt qu'à partir du moment où on étouffe les vraies histoires. " Puissent-elles être écoutées. Entendues. Et reconnues. Comme damnées, donc lumières.