Le 23 mars prochain, la course Milan-Sanremo entamera, comme chaque saison, le cycle de la demi-douzaine des grandes classiques cyclistes. Parmi elles, le légendaire Paris-Roubaix fêtera, le 14 avril, sa centième édition. Toutes ces épreuves possèdent leur endroit mythique, espèce d'épouvantail, riche en histoires, là où, très souvent, la course se gagne ou se perd: la trouée d'Arenberg dans la classique française, le mur de Grammont au Tour des Flandres, l'effrayante Redoute à Liège-Bastogne-Liège ou le Poggio dans la partie finale de Milan-Sanremo.
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Le 23 mars prochain, la course Milan-Sanremo entamera, comme chaque saison, le cycle de la demi-douzaine des grandes classiques cyclistes. Parmi elles, le légendaire Paris-Roubaix fêtera, le 14 avril, sa centième édition. Toutes ces épreuves possèdent leur endroit mythique, espèce d'épouvantail, riche en histoires, là où, très souvent, la course se gagne ou se perd: la trouée d'Arenberg dans la classique française, le mur de Grammont au Tour des Flandres, l'effrayante Redoute à Liège-Bastogne-Liège ou le Poggio dans la partie finale de Milan-Sanremo.Depuis sept ans, toutefois, la victoire ne s'est plus jouée sur les pentes de cette petite colline. En 1995, Laurent Jalabert et Maurizio Fondriest ont été les derniers à mettre son ascension à profit pour se dégager du peloton, le Français l'emportant finalement devant l'Italien. Cette côte, qui a si souvent décidé de l'issue de l'épreuve, peut pourtant paraître assez insignifiante à première vue. Elle quitte la via Aurelia, dans la vallée, à 9 kilomètres du but, pour s'élever, dans l'enivrante senteur des cultures d'oeillets et de mimosas, à 162 mètres d'altitude. Pas de quoi semer la panique dans les rangs: sa dénivellation moyenne n'excède pas 5 %. Mais le peloton doit l'escalader après 285 kilomètres d'une course non dépourvue d'autres obstacles. Ensuite, après la montée, longue de 3,7 kilomètres, la descente, sinueuse, compte une vingtaine de virages sur 3,3 kilomètres. Enfin, du retour sur le bord de la Méditerranée à l'arrivée sur la via Roma, il reste 2,5 kilomètres de course. Créé, en 1907, pour promouvoir la Riviera italienne, Milan-Sanremo n'a inclus le Poggio dans son itinéraire qu'en 1960. Motif: malgré plusieurs difficultés en amont, la course était devenue trop monotone. En effet, l'usage des grands braquets s'étant généralisé, la topographie du parcours n'opérait plus de sélection assez sévère. Dès lors, l'arrivée était trop souvent le théâtre d'un sprint massif, regroupant parfois une centaine de coureurs. L'introduction du Poggio, puis, en 1982, celle du Capo Cipressa, situé à environ 25 kilomètres de l'arrivée, ont effectivement modifié la physionomie de la course. De 1960 à 1995, la victoire ne s'est plus jamais gagnée au terme d'un sprint d'un peloton compact. Sauf, à trois reprises, par des groupes d'une trentaine de coureurs. En revanche, le Poggio s'est révélé un tremplin exceptionnel vers le succès. Pratiquement deux fois sur trois, le dénouement de la course s'est joué sur ses versants. Le plus souvent durant la montée, mais aussi quelquefois dans la descente. Nul autre qu'Eddy Merckx n'a su mieux exploiter ce monticule sous toutes ses coutures. Le Belge, recordman absolu des victoires, s'est imposé à sept reprises, dont cinq fois à la faveur d'efforts portés dans le Poggio. Notre champion s'appliquait toujours à passer en tête au sommet, pour plonger le premier dans les virages et éviter ainsi des conditions de dépassement dangereuses. Preuve de l'intensité de la bataille livrée à chaque fois sur les pentes de l'ultime difficulté: Merckx n'a jamais gagné avec plus de trente secondes d'avance. Il ne faut donc pas grand-chose pour vaincre: 50 mètres d'avance peuvent s'avérer décisifs au sommet du Poggio. Depuis 1995, toutefois, ce petit mont, s'il reste un endroit stratégique de l'épreuve, n'a plus vraiment décidé de son issue. Comment l'expliquer ? D'abord, une modification d'itinéraire, dans les rues mêmes de Sanremo, a influé sur le déroulement de la course. Durant huit ans, de 1986 à 1993, afin de ne pas perturber davantage la circulation au centre-ville, la banderole d'arrivée avait été déplacée de la via Roma, au coeur de la cité balnéaire, à la via Cavalotti, aux abords de la ville. La victoire était dès lors jugée à moins de 1 kilomètre après la fin de la descente. Cela a, bien sûr, favorisé pratiquement à chaque fois le coureur qui avait le mieux négocié les sinueux lacets de la colline: durant ces années-là, la victoire lui est revenu 7 fois sur 8 ! A la suite d'une chute collective de coureurs, due à l'absence d'un espace de dérivation suffisant sur la via Cavalotti, la "Primavera" a retrouvé, depuis 1994, son lieu d'arrivée d'origine: la via Roma, une longue et large artère droite tracée au départ de la non moins célèbre fontaine. Du coup, les "sprinters" ont retrouvé voix au chapitre. Au lieu de bénéficier de moins d'un kilomètre au bas de la descente pour organiser leur rush final, ils en retrouvaient plus de deux. Et la course est redevenue l'apanage de ces coureurs particulièrement redoutables dans les derniers hectomètres, quand leurs équipiers les ont au préalable protégés et amenés jusque-là pour qu'éclate ensuite leur vitesse naturelle. Les quelques pédalées de plus ont, en tout cas, à nouveau permis aux poursuivants d'unir plus longtemps leurs efforts derrière une échappée et de combler ainsi le petit écart qu'ils concèdent généralement sur les attaquants du Poggio. L'exemple d'Eric Zabel est significatif. Le sprinter allemand de l'équipe Telekom s'est imposé à quatre reprises (en 1997, 1998, 2000 et 2001) et n'a été devancé que par le seul Andreï Tchmil en 1999. Une telle succession d'arrivées en groupe suscite inévitablement des réactions. "Le mythe de la course est en crise; le triomphe des sprinters est en train d'éteindre la passion", écrivait Leonardo Coen dans le quotidien La Repubblica, au lendemain de la quatrième victoire de Zabel. Le champion allemand, quant à lui, explique les choses différemment. Selon lui, l'effet de surprise ne joue plus sur les pentes du Poggio, face à une équipe forte et bien organisée, disposant de l'homme rapide désigné pour achever le travail, comme c'est le cas de la formation Telekom. "Il suffit de prendre garde dans le faux plat qui termine l'ascension, après le sanctuaire de la Madonna della Garda. C'est là que, durant des années, la course s'est gagnée. A présent, tout le monde connaît l'endroit", affirme le quadruple vainqueur. De plus, l'Allemand n'est pas uniquement un sprinter comme l'est, par exemple, Mario Cipollini. Zabel franchit aussi très bien la moyenne montagne. La conquête de ses six "maillots verts" au Tour de France en fait foi. Le véloce Italien, lui, n'a jamais terminé la Grande Boucle, ni gagné à Sanremo... Leur effet diminué, des "épouvantails" ne jouent plus tout à fait leur rôle. Et les organisateurs modifient le parcours de leur épreuve ou y incorporent des difficultés supplémentaires. A Liège-Bastogne-Liège, ils ont inclus la côte de Saint-Nicolas, tout en fin de parcours, pour opérer un dernier tri. Le 7 avril prochain, les concurrents du Tour des Flandres retrouveront sur leur route le fameux Koppenberg. Cette escalade diabolique - un boyau pavé étroit de 650 mètres de longueur, d'une dénivellation de 11,44 % en moyenne, mais avec un tronçon à 18,51 % - avait été supprimée, il y a quinze ans, parce qu'elle avait donné lieu à trop d'irrégularités. Elle revient aujourd'hui, restaurée et repavée, plus carrossable et mieux située en fin de course. A Milan, Carmine Castellano, le père de la Primavera, dit s'accorder encore un temps de réflexion. En attendant, le parcours de l'édition 2002 n'a pas changé. Et tous les regards resteront rivés sur l'ascension du Poggio, l'endroit mythique, où, sprint final ou non, la course prend toujours toute sa dimension.Emile Carlier