Jovial et volubile, Mohamed Boukry a l'enthousiasme des chefs d'équipe en début de mission. Voilà deux mois à peine qu'il a posé ses malles à Kinshasa, d'où il dirige les opérations du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Congo. Il a toutefois vite pris la mesure des défis politiques et humanitaires de la RDC et se dit sous le charme de ce pays qui peine encore, sur ses frontières orientales, à tourner la page des années de guerre et de destructions.
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Jovial et volubile, Mohamed Boukry a l'enthousiasme des chefs d'équipe en début de mission. Voilà deux mois à peine qu'il a posé ses malles à Kinshasa, d'où il dirige les opérations du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Congo. Il a toutefois vite pris la mesure des défis politiques et humanitaires de la RDC et se dit sous le charme de ce pays qui peine encore, sur ses frontières orientales, à tourner la page des années de guerre et de destructions. Le représentant régional, qui nous reçoit au QG du HCR dans la capitale congolaise, commence par se confondre en excuses d'avoir dû reporter à deux reprises l'heure de l'entretien : " Trop de réunions ! explique-t-il. Nous souffrons de réunionite aiguë, le mal incurable des agences internationales. " Dès que l'on évoque la situation critique des populations de l'est du Congo, notre interlocuteur ne peut contenir son indignation : " Je n'ai rien contre le principe d'une opération militaire conjointe des forces congolaises et onusiennes face aux rebelles hutu FDLR au Kivu, mais les conditions dans lesquelles se déroule l'opération actuelle, Kimia II, mettent en danger les civils et provoquent de nouveaux déplacements massifs de population. Même constat en Ituri, où se poursuit la traque de la LRA ougandaise par les troupes dépêchées par Kinshasa et Kampala. Nous avons alerté les autorités congolaises, le Conseil de sécurité des Nations unies et la Monuc, la force de l'ONU au Congo engagée dans la chasse aux FDLR, sur les conséquences dramatiques des opérations en cours. D'autant que Kimia II a vocation à s'intensifier. Que va-t-il se passer si les rebelles pourchassés étendent leurs exactions au Maniema, à la Province orientale ? J'en frémis. Que Dieu nous aide ! "Mohamed Boukry poursuit : " Je crains que l'on ne parvienne pas à éradiquer militairement les FDLR, dont les principaux donneurs d'ordres se trouvent en Europe. Il faut privilégier l'option politique. Le HCR sponsorise la réunion RDC-Rwanda prévue en juillet prochain à Kigali, où il sera question des modalités pratiques du retour des réfugiés congolais et rwandais dans leur pays. "Mais la priorité de l'heure est le sort des déplacés. A ce jour, le Congo en compte, selon le HCR, près de 2 millions sur son territoire. Les deux Kivus accumulent, à eux seuls, 1,5 million de déplacés, pour 400 000 en Province orientale, où la situation sécuritaire se dégrade depuis que les rebelles ougandais de la LRA y ont installé leurs bases arrière. " Acculés par les opérations conjointes, les rebelles exaspérés se vengent sur les civils, constate Boukry. Ils les rançonnent, les prennent en otage, brûlent leurs maisons, recrutent des enfants soldats, pratiquent l'esclavage sexuel... Cela dit, l'armée régulière elle-même participe au martyre des civils : au Sud-Kivu, on estime que les soldats sont responsables de 40 % des exactions commises contre la population. En cause : les retards intervenus dans le versement des soldes. Dans certains camps autour de Goma, des femmes de militaires se prostituent pour nourrir leur famille. "Les Pays-Bas et la Belgique ont manifesté leur intention de financer des projets d'aménagement de cantonnements pour les FarDC, les soldats congolais. Côté rebelles, une quinzaine de groupes armés, dont certains ne comptent pas plus d'une cinquantaine de membres, terrorisent encore les deux Kivus, où, pour une centaine de dollars, on peut se procurer un kalachnikov. Au Nord-Kivu, les ex-rebelles tutsi du CNDP, ralliés à Kinshasa après l'arrestation de leur chef, Laurent Nkunda, rejettent le " mixage " au sein de l'armée et une affectation dans une autre région du pays. Leur armement lourd, non restitué, a été stocké dans des caches, au cas où... Impayés ou mal payés, ces anciens rebelles sont craints par la population. Des hommes du CNDP se sont permis de libérer récemment un de leurs chefs, un gros bonnet inculpé pour viols et autres atrocités. " Cette impunité et cette insécurité dans l'est du Congo hypothèquent nos opérations de rapatriement volontaire de réfugiés et de déplacés, reconnaît Boukry. Nous ne pouvons tout de même pas jeter ces civils dans la gueule du loup ! "Mohamed Boukry passe en revue les conditions d'un retour durable. " Les rapatriements dans une région sont exclus tant que des groupes armés illégaux y restent actifs. En outre, il est indispensable que l'autorité de l'Etat y soit rétablie. Il faut aussi écarter de l'armée régulière les criminels de guerre et autres grands prédateurs. De même, les litiges fonciers, très fréquents, doivent être réglés, ce dont nous nous occupons non sans certains succès. Le HCR et les associations humanitaires doivent également prévoir la construction d'écoles, la relance de la production agricole, la création d'emplois et d'autres projets de développement, faute de quoi les réfugiés et déplacés installés dans des camps refuseront de rentrer chez eux. Beaucoup de ceux qui ont longtemps connu la vie des camps ne souhaitent d'ailleurs pas retourner au village d'origine. Ils préfèrent s'installer en ville, à Goma, à Bukavu... où ils pensent que la vie sera plus facile. "Ne pas exposer les populations de réfugiés et de déplacés aux groupes armés : telle est la règle prioritaire adoptée par le HCR. " Coupés de leurs revenus miniers ou forestiers, les rebelles FDLR et LRA s'acharnent sur les civils qui viennent de bénéficier de notre assistance, déplore Boukry. Au Nord-Kivu, le HCR apporte de l'aide dans des villages où l'on meurt de faim. Mais, le jour même de la distribution, les rebelles s'emparent de cette aide. On peut trouver la situation désespérante, mais, si on se décourage, ce n'est pas la peine de rester au Congo ! " O.R. De notre envoyé spécial Olivier Rogeau