La contrainte, les propagandes orchestrées par les Etats et les fake news sont-elles en train de faire émerger de nouvelles formes journalistiques, des manières inédites de rendre compte de la réalité? Il y a tout lieu de le croire, au regard des récits qui nous parviennent. L'un des meilleurs exemples en la matière nous a été récemment livré par le plasticien Ai Weiwei. Sorti le 20 août dernier sur des plateformes de vidéo à la demande, Coronation se découvre comme un documentaire d'environ deux heures que le très médiatique opposant au régime chinois a consacré à la propagation de la Covid-19 dans son pays natal. Loin du discours officiel de gestion exemplaire de la crise, le long métrage pointe un système politique glacial, sans la moindre attention pour les victimes et leurs proches. Signe particulier? En raison de son exil - il s'est installé en Europe depuis 2015 (d'abord à Berlin, ensuite à Cambridge) -, l'artiste né à Pékin n'a pas filmé une seule des séquences de Coronation. Tournées pendant deux mois au moment du confinement de Wuhan, celles-ci ont été récupérées ou commanditées par l'intéressé auprès de vidéastes amateurs. Le tout pour un véritable défi, entouré d'une aura de mystère dans le but de préserver l'anonymat de ceux q...

La contrainte, les propagandes orchestrées par les Etats et les fake news sont-elles en train de faire émerger de nouvelles formes journalistiques, des manières inédites de rendre compte de la réalité? Il y a tout lieu de le croire, au regard des récits qui nous parviennent. L'un des meilleurs exemples en la matière nous a été récemment livré par le plasticien Ai Weiwei. Sorti le 20 août dernier sur des plateformes de vidéo à la demande, Coronation se découvre comme un documentaire d'environ deux heures que le très médiatique opposant au régime chinois a consacré à la propagation de la Covid-19 dans son pays natal. Loin du discours officiel de gestion exemplaire de la crise, le long métrage pointe un système politique glacial, sans la moindre attention pour les victimes et leurs proches. Signe particulier? En raison de son exil - il s'est installé en Europe depuis 2015 (d'abord à Berlin, ensuite à Cambridge) -, l'artiste né à Pékin n'a pas filmé une seule des séquences de Coronation. Tournées pendant deux mois au moment du confinement de Wuhan, celles-ci ont été récupérées ou commanditées par l'intéressé auprès de vidéastes amateurs. Le tout pour un véritable défi, entouré d'une aura de mystère dans le but de préserver l'anonymat de ceux qui ont contribué au projet, aux allures de précieux contre-récit permettant d'entrevoir la situation de cette région littéralement coupée du monde entre le 23 janvier et le 6 avril 2020. On notera que c'est également la pandémie qui a poussé Finbarr O'Reilly (1971, pays de Galles), photographe de terrain indépendant et journaliste multimédia, à imager un dispositif journalistique différent.Petit retour en arrière. Janvier 2020, grâce à une bourse de 50 000 euros glanée en remportant le prix de la Fondation Carmignac pour le photojournalisme, ce reporter à la double nationalité canadienne et britannique débarque en République du Congo avec l'intention d'y mener pendant plusieurs mois une enquête approfondie. "Depuis l'élection, en décembre 2018, de Félix Tshisekedi à la présidence, première alternance démocratique de l'histoire de la République, une amélioration se fait jour, à Kinshasa comme dans le reste du pays. Cela même si les défis sont énormes: alors que le Congo détient plus de 50% des réserves d'eau africaines, seulement 30% de sa population a un accès direct à l'eau potable et 8% à l'électricité ; sur ses 58 000 kilo- mètres de routes, 3 126 seulement étaient bitumées en 2018 ; la mal- nutrition et les maladies endémiques comme paludisme, sida ou Ebola y sont plus meurtrières que les violences, tout aussi endémiques, qui frappent les villageois dans les champs, les gardes dans les réserves naturelles, et les femmes en tous lieux", explique Finbarr O'Reilly. A peine arrivé sur place, le photo- journaliste est contraint de plier bagage pour cause de crise sanitaire mondiale. Plutôt que renoncer à son projet de documenter la réalité de ce pays qu'il connaît bien et dont il veut montrer l'élan malgré les difficultés, celui qui a remporté le World Press Photo of the Year en 2006 en repense les contours: l'obstacle rencontré va se transformer en une opportunité de faire mieux. Après le déluge, le titre initial de son projet, devient Congo in Conversation, un dispositif évolutif imaginé "de l'intérieur" avec la participation de journalistes locaux. Celui-ci prend la forme d'un flux ininterrompu de textes, de vidéos et d'images qui, depuis la fin du mois d'avril, alimentent en temps réel un site Internet. "C'est très important de voir comment les Congolais envisagent leur quotidien et comment ils souhaitent raconter leurs histoires", analyse celui qui collabore régulièrement au New York Times. "Mon idée était d'éviter les clichés habituels sur le pays tels qu'ils se perpétuent à travers les reportages des Occidentaux. Il y a aussi autre chose. Je voulais me concentrer sur ce qui marche, je pense aux jeunes Congolais qui font avancer le pays dans la bonne direction", détaille Finbarr O'Reilly, qui a opéré une sélection de talents - la moitié sont des femmes - à même le réseau de contacts dont il disposait ainsi qu'en scrutant attentivement comptes Instagram, Twitter et banques de données reprenant les photographes africains (World Press Photo, Everyday Africa). Sans occulter les problèmes politiques, sociaux et environnementaux auxquels doit faire face le pays, la plateforme Congo in Conversation renouvelle le regard sur un pays dont on croit trop souvent tout savoir. Parmi les reportages qui marquent, il y a celui de Bernadette Vivuya, une journaliste- réalisatrice basée dans l'est du pays, à Goma. Ses vidéos relatent l'activité du Amka Dance Group, une formation de danseurs clandestins qui trouvent un exutoire dans l'expression corporelle. Ce n'est pas le seul exemple de résilience dont témoigne le site. A travers une très belle série d'images, Raissa Karama Rwizibuka, s'est penchée, quant à elle, sur la manière dont les célèbres "sapeurs", du nom de ces passionnés de mode congolais, ont accueilli l'un des gestes barrières essentiels contre la pandémie. "Les sapeurs de Bukavu ont trouvé le moyen de s'affirmer en transformant un masque incommode en signal stylistique digne d'intérêt. En mettant en application quelques-uns des "dix commandements de la sapologie" - dont "Tu ne cèderas pas" et "Tu adopteras une hygiène vestimentaire et corporelle très rigoureuse" -, ils aident les gens à prendre conscience de l'importance de se protéger les uns les autres. Et leur transformation du masque de protection en marque d'expression personnelle confère à une situation désolante une forme de beauté". Pointons également Arlette Bashizi, épaulée par Justin Makangara, qui a suivi Goma Actif, un groupe de jeunes militants qui arpente la ville pour battre en brèche la désinformation autour de la Covid-19 et distribuer des masques. En plus d'une bourse permettant de réaliser un reportage de terrain de six mois, la Fondation Carmignac assure au lauréat une exposition itinérante et la publication d'une monographie. L'ouvrage qui vient tout juste de paraître (1), dans une édition bilingue français- anglais, permet d'immortaliser sur papier ces voix congolaises tellement précieuses à écouter dans un monde interconnecté.