Une vague de terreur en Europe. Ainsi titrait le quotidien allemand Bild au lendemain du meurtre du prêtre de Saint-Etienne-du-Rouvray. Depuis le mois de juin, pas moins de six attentats ont frappé la France et l'Allemagne. Auxquels s'ajoutent d'autres événements, dont une tuerie de masse à Munich, perçue initialement comme un nouvel attentat islamiste. Sans oublier le lot quotidien de rumeurs, fausses alertes et autres perquisitions largement rapportées dans les médias. Dans cet enchaînement infernal, une impression de menace permanente et imminente domine la population. En Belgique, elle est renforcée depuis plusieurs mois par le niveau d'alerte 3 (" une menace grave, possible et vraisemblable ") et, en France, par l'état d'urgence. Ces niveaux d'alerte semblant d'ailleurs perdurer, instaurant une nouvelle réalité.
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Une vague de terreur en Europe. Ainsi titrait le quotidien allemand Bild au lendemain du meurtre du prêtre de Saint-Etienne-du-Rouvray. Depuis le mois de juin, pas moins de six attentats ont frappé la France et l'Allemagne. Auxquels s'ajoutent d'autres événements, dont une tuerie de masse à Munich, perçue initialement comme un nouvel attentat islamiste. Sans oublier le lot quotidien de rumeurs, fausses alertes et autres perquisitions largement rapportées dans les médias. Dans cet enchaînement infernal, une impression de menace permanente et imminente domine la population. En Belgique, elle est renforcée depuis plusieurs mois par le niveau d'alerte 3 (" une menace grave, possible et vraisemblable ") et, en France, par l'état d'urgence. Ces niveaux d'alerte semblant d'ailleurs perdurer, instaurant une nouvelle réalité. Sommes-nous confrontés à une " vague " de terrorisme, comme le titrait Bild ? Cette menace terroriste est-elle " sans précédent ", comme le disent certains ? Dans le contexte de psychose latente qui nous entoure, répondre à ces questions permet de mieux comprendre le phénomène terroriste et, dès lors, de mieux l'appréhender. Selon les statistiques disponibles, le terrorisme connaîtrait une hausse significative depuis plusieurs années. A l'échelle globale, le nombre d'attentats et de victimes se serait accru de manière exponentielle depuis 2011. La Syrie, l'Irak, l'Afghanistan, le Pakistan et le Nigeria sont les pays les plus touchés par cette recrudescence de violence. En Europe, le terrorisme serait également en hausse. Selon Europol, l'agence européenne des polices, il y aurait eu 211 attentats, ou tentatives d'attentat, en 2015. Soit une augmentation de 39 % par rapport à 2013. Précisons cependant que seule une minorité de ces 211 attaques recensées par Europol était de nature islamiste. Les autres attentats étant de nature séparatiste, anarchiste, d'extrême gauche ou d'extrême droite. Le nombre d'arrestations liées au terrorisme a, quant à lui, doublé depuis 2013, passant de 535 à 1 077. La majorité de ces arrestations était liée au terrorisme islamiste, indiquant donc une certaine intensité de l'activité djihadiste. Ces chiffres semblent étayer l'hypothèse d'une " vague " de terrorisme, non seulement en Europe, mais aussi globalement. Cette vague de terrorisme islamiste a débuté dans les années 1980, en Afghanistan. Depuis, plusieurs générations se sont succédé. Le djihad s'est progressivement exporté, vers le Caucase d'abord, avant d'atteindre une réelle dimension globale. L'activité djihadiste s'est accrue de manière sensible en Europe depuis quelques années. Cependant, le défi terroriste doit être envisagé dans sa continuité, depuis le début des années 1980, lorsque certains groupes islamistes étaient déjà actifs en Europe, y compris en Belgique. Cette perspective temporelle suggère que nos sociétés occidentales ont su développer des mécanismes de résistance et de résilience face à cette menace. Nous ne sommes pas confrontés à un tsunami terroriste, instantané et destructeur. Nous faisons plutôt face au ressac violent d'une vague déjà familière. Le terrorisme islamiste moderne est parfois qualifié de " nouveau " terrorisme, par opposition à l'" ancien " terrorisme, tels que les groupes séparatistes comme l'ETA au Pays basque ou l'IRA en Irlande du Nord. Ce " nouveau " terrorisme serait plus violent que ses prédécesseurs. Il serait également moins territorialisé. Bien que l'ampleur de ces différences soit discutable, cette distinction met en exergue le fait que le terrorisme islamiste s'inscrit dans une très longue histoire du terrorisme. Selon l'expert américain David Rapoport, il y aurait eu quatre grandes vagues successives de terrorisme moderne (post-révolution industrielle). Chacune de ces vagues ayant une dimension globale. La vague anarchiste a débuté en 1880, en Russie, avant de s'étendre mondialement. La vague anticoloniale a démarré dans les années 1920, durant environ quarante années. Elle a été suivie par une vague d'extrême gauche et de séparatisme, des années 1960 jusqu'à la fin du siècle. Quant à la vague religieuse, elle est née en 1980, et perdure toujours. L'Europe a été marquée par chacune de ces quatre vagues. Si le continent ne s'est pas écroulé et n'a pas sombré dans le chaos, c'est essentiellement parce que le terrorisme demeure un phénomène marginal. Même s'il est bien ancré dans nos sociétés modernes, comme le suggère la permanence du phénomène depuis le XIXe siècle. Aujourd'hui, si plus de 5 000 citoyens européens ont rejoint les rangs de Daech en Syrie, cela ne représente que 0,00001 % de la population européenne. Statistiquement, la probabilité de mourir dans un attentat terroriste demeure extrêmement faible, particulièrement comparée à d'autres formes de mortalité (maladies, accidents, etc.). Malgré le caractère particulièrement violent de la menace djihadiste (de par le modus operandi et le ciblage indiscriminé des attentats), les deux dernières décennies ont vu nettement moins d'attentats et de victimes en Europe que durant les années 1980-1990. L'Europe est non seulement moins touchée aujourd'hui que par le passé, mais c'est également l'une des régions les plus sûres du monde. Sur la période 2001-2014, seules 0,004 % des victimes du terrorisme à l'échelle mondiale résidaient en Europe. Enfin, notons que les groupes terroristes n'atteignent jamais (à de très rares exceptions) leur objectif stratégique. Ces groupes disparaissent tous un jour, d'une manière ou d'une autre. La durée de vie moyenne d'une organisation terroriste est de cinq à dix ans. De la même manière, chaque " vague " finit par s'essouffler, faisant place à une autre vague et à d'autres groupes. Le terrorisme a une nature cyclique. C'est précisément parce que le terrorisme n'a rien de neuf, en Europe et ailleurs, et parce qu'il continuera sous d'autres formes après Daech, qu'il faut raison garder face à la menace actuelle. Le danger qui nous guette est celui de la sur-réaction. De transformer notre société de notre propre initiative, alors que les terroristes n'y arrivent pas d'eux-mêmes. Face à une menace sérieuse mais non existentielle, notre réponse doit être sobre et mesurée. Après tout, le temps joue pour nous. * Chercheur en (contre-)terrorisme à l'institut Egmont, un think tank basé à Bruxelles et professeur associé au Vesalius College (Vrij Universiteit Brussel). PAR THOMAS RENARD *