A l'exception de Michaël Privot, directeur de l'Enar, un lobby antiraciste européen, aucun Frère musulman n'a jamais accepté de se dévoiler en Belgique ni, comme ce fut le cas pour le Verviétois, de se distancier publiquement de la confrérie. Celle-ci a le culte du secret. Elle n'accorde sa confiance qu'à de rares élus. Tout au plus quelques dizaines - peut-être une cinquantaine - dans notre pays. Mais dont l'activité de surface est visible. Des jeunes gens se multiplient actuellement sur tous les fronts : associatif, politique, économique. Car ils sont entreprenants, ces cadres musulmans entre 30 et 40 ans, créatifs, tirés à quatre épingles, au look chic et décontracté. Les filles sont immanquablement très couvertes, mais cela n'empêche ni les couleurs ni l'assertivité. Le sombre uniforme islamique n'est porté que dans les quartiers pauvres de la capitale.
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A l'exception de Michaël Privot, directeur de l'Enar, un lobby antiraciste européen, aucun Frère musulman n'a jamais accepté de se dévoiler en Belgique ni, comme ce fut le cas pour le Verviétois, de se distancier publiquement de la confrérie. Celle-ci a le culte du secret. Elle n'accorde sa confiance qu'à de rares élus. Tout au plus quelques dizaines - peut-être une cinquantaine - dans notre pays. Mais dont l'activité de surface est visible. Des jeunes gens se multiplient actuellement sur tous les fronts : associatif, politique, économique. Car ils sont entreprenants, ces cadres musulmans entre 30 et 40 ans, créatifs, tirés à quatre épingles, au look chic et décontracté. Les filles sont immanquablement très couvertes, mais cela n'empêche ni les couleurs ni l'assertivité. Le sombre uniforme islamique n'est porté que dans les quartiers pauvres de la capitale. Dans le courant des années 1990, les Frères ont été priés, en interne, de se raser la barbe pour ne pas être pris pour des " barbus ". Ils cultivent à merveille l'art de se couler dans le paysage, de s'adapter au " contexte ". Le mot " contexte " est d'ailleurs un de leurs éléments de langage, avec " islamophobie ", " citoyenneté " et maintenant " co-inclusion ". Une référence à l'auteur de ce néologisme, le sociologue Felice Dassetto (UCL), auteur de L'Iris et le Croissant (Presses universitaires de Louvain, 2011) ? Le prédicateur préféré des Européens, Tariq Ramadan, a usé du " contexte " jusqu'à la corde pour expliquer à ses ouailles comment être à la fois dedans et dehors, en contact avec la société mais sur son quant-à-soi musulman. Le Suisse proteste régulièrement de sa non-appartenance aux Frères musulmans, à la différence de son frère aîné Hani, directeur du Centre islamique de Genève, petit-fils, comme lui, de Hassan el-Banna, fondateur égyptien de la confrérie, en 1928. Il y a des manières dures ou molles d'évoluer dans l'orbite des Frères. Ces 14 et 15 mars, ce sera du " dur ". Ramadan fera son grand retour sur la scène bruxelloise, au Passage 44, à la faveur de la 3e Conférence annuelle internationale initiée par le Centre de recherche sur la législation islamique et l'éthique (CILE), en droite ligne du Qatar. Prix d'entrée : 13 euros. Le thème ? Evanescent au possible : " L'islam et les dilemmes éthiques contemporains ". Quand on est Frère (un peu ou beaucoup), mieux vaut ne pas s'exprimer trop clairement sur les questions qui fâchent (la violence en politique, l'égalité entre musulmans et non-musulmans, la liberté d'apostasier, le statut de la femme...) et renvoyer au " contexte ". Car, à l'état brut, le programme Frère a de quoi faire frémir. La confrérie égyptienne a été, en effet, la matrice de l'islam politique qui, dans sa version djihadiste, a mis le feu aux quatre coins de la planète. Dans son logo, les deux sabres croisés sous le Coran sont accompagnés du début de la sourate 8, verset 60 (le Butin) : " Tenez prêt contre eux (les incroyants) ce que vous pouvez de forces et de chevaux pour effrayer l'ennemi de Dieu et votre ennemi et d'autres que vous ne connaissez pas mais que Dieu connaît. Ce que vous dépensez dans le sentier de Dieu vous sera rendu et vous ne serez pas lésés. " En arabe, le mot " effrayer " a la même racine que le mot " terroriste ". Quand ils veulent, les FM ne sont pas des tendres. Difficile d'imaginer cet arrière-fond idéologique dans les locaux verts pomme de l'Espace Poincaré, près de la gare du Midi, à Bruxelles. C'est là que le texte " Convergences musulmanes " a été concocté. Ou plutôt imposé, selon Hamid Benichou, l'agent de quartier de Saint-Josse-ten-Noode, " fils " du socialiste Guy Cudell, qui dénonce un " détournement de l'héritage spirituel de l'islam ". Benichou n'oublie pas que la guerre civile entre les islamistes et le pouvoir algérien a fait 300 000 morts dans son pays d'origine. Il a un sixième sens pour relever la récurrence du mot " musulman " dans les discours qui, pour lui, n'annoncent rien de bon. " L'"islam solution", j'ai vu ce que c'était et je l'ai fui. Ici, nous sommes des citoyens belges et nous avons la chance de pratiquer notre religion tranquillement et en privé. " L'hyperactivité des Frères ne lui dit rien qui vaille. " Ils ne représentent qu'eux-mêmes. Ils sont coupés de la communauté musulmane ", tranche-t-il. Présenté par communiqué, le 22 février dernier, " Convergences musulmanes " a été rédigé par les gens de l'EmBeM (Empowering Belgian Muslims), une association dont l'idée a germé à l'ambassade américaine, le 18 juin 2012 (lire page 49). Elle a été fondée, entre autres, par Fatima Zibouh, Michaël Privot, Taoufik Amzile, Wahiba Yachou, Zaki Chairi et Mahinur Ozdemir (élue CDH au parlement bruxellois). Le ton de son texte est très révélateur du discours " Frères " (victimisation et exacerbation de la dualité " eux " et " nous ") même si aucun signataire n'évoque cet héritage. Ce qui a justifié la mobilisation d'EmBeM ? " La situation dramatique de l'actualité vécue par les communautés musulmanes de Belgique " à cause des " tragiques événements commis par une poignée d'individus au nom de l'islam ". Dès lors, les musulmans signataires, venus de tous les horizons, s'engagent à lutter " contre tout discours haineux ", mais à la condition que les représentants politiques accordent " sa place pleine et entière à la religion musulmane ", luttent contre l'" islamophobie " et garantissent la " pratique digne de l'islam ". Le sort de Charlie, des juifs ou des policiers abattus à Paris n'est évoqué nulle part. Un oubli bien maladroit car, pour cette génération de " professionnels de l'islam ", l'enjeu n'est pas mince : renforcer leur partenariat avec les autorités en vue de participer à la " déradicalisation " des returnees syriens ou des aspirants au djihad. Des missions sont à pourvoir dans tous les secteurs de la société. Apparus dans les années 1980 comme étudiants ou réfugiés politiques fuyant les pays où ils voulaient s'imposer, les Frères musulmans ont bâti, en Belgique, une infrastructure permanente et suscité la création de moult associations (lire l'encadré page 47). Ils ont surtout exercé un lobbying permanent auprès des pouvoirs publics pour devenir les porte-parole officiels de la communauté musulmane. Un rapport du comité de contrôle des services de renseignement (comité R) le notait déjà en 2001, puis en 2007, relevant un autre aspect de leur stratégie : " Susciter ou entretenir les tensions dès qu'ils considèrent qu'un musulman ou une association islamique est victime des valeurs occidentales. Ainsi de la question du port du voile islamique dans les écoles publiques... " Historiquement, et pour des raisons différentes, certains démocrates-chrétiens et certains laïques ont succombé aux sirènes FM, enchantés par leur discours si policé et si engagé. Cela s'est traduit par des amours fluctuantes. Si le PS bruxellois tente, aujourd'hui, de mieux sélectionner ses protégés, il est devenu " prisonnier de son électorat ", comme le souligne souvent l'ancien chef de cabinet de Philippe Moureaux, Merry Hermanus. Que serait, aujourd'hui, le Parti socialiste sans les appels au vote des mosquées, de certaines ambassades et même de prédicateurs salafistes qui, tel Iliass Azaouaj, ont disparu en Syrie et appelaient bruyamment à voter Moureaux en 2012 ? Sans doute moins de 10 % à Bruxelles. L'ancien bourgmestre socialiste avait noué des liens solides avec la mosquée Al Khalil de Molenbeek, issue de la branche syrienne des Frères musulmans, aujourd'hui sous l'influence du Parti de la justice et du développement (Frères musulmans marocains). En 2003, il recommandait à la ministre de la Justice, Laurette Onkelinx (PS), un Exécutif des musulmans de Belgique très marqué " Frères ". Il a beaucoup pesé sur le Centre pour l'égalité des chances afin que celui-ci adopte des positions favorables à l'extériorisation des signes religieux. Certaines pesanteurs sociologiques perdurent malgré son départ de la politique active. L'attribution de la " fréquence arabe " de Bruxelles à un homme d'affaires belgo-tunisien proche d'Ennahda, Lassaad Ben Yaghlane (lire page 50) montre que le PS bruxellois reste à l'écoute d'un courant que l'on peut qualifier d'islamo-conservateur. C'est le président du PS de Koekelberg, Ahmed Bouda, qui a vendu la radio Al-Manar à Ben Yaghlane, avec la bénédiction du Conseil supérieur de l'audiovisuel, l'autorité administrative indépendante placée, alors, sous la tutelle de Fadila Laanan (PS), ministre de l'Audiovisuel dans le précédent gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le CDH a eu, lui, aussi, sa grande période Frères musulmans, quand, ministre en charge de l'Egalité des chances et présidente du parti centriste, Joëlle Milquet se laissait circonvenir par un entourage où figurait, entre autres, le think tank Vigilance musulmane, partisan des " accommodements raisonnables ", un assouplissement des règles communes au profit de certaines spécificités religieuses. A Verviers, Joëlle Milquet a laissé la bride sur le cou à un conseiller communal proche de la grande mosquée Assahaba, Hajib El Hajjaji, jusqu'à ce que ce dernier franchisse le Rubicon en soutenant une jeune femme voilée au conseil du CPAS. Fort de son potentiel électoral, qu'il n'a pas hésité à mettre en avant, le rebelle a été récupéré par Ecolo. Le CDH a également promu une jeune femme voilée d'origine turque, Mahinur Ozdemir, au mariage de laquelle assistait le Premier ministre turc, Recep Tayyib Erdogan (AKP). Le virage islamiste et autoritaire de celui-ci s'est accentué depuis lors. Les Frères musulmans chassés d'Egypte ont trouvé refuge sur les bords du Bosphore et leurs télévisions bombardent les pays arabes d'appels au djihad. Faut-il partout et toujours suspecter l'entrisme ? La suggestion de Joëlle Milquet, la nouvelle ministre de l'Enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles, de faire appel à Farid El Asri, fondateur d'un réseau de chercheurs en sciences humaines et religieuses, EmridNetwork, auteur, il y a dix ans, d'un texte calamiteux, a déclenché de vives hostilités entre les supporters de celui-ci, dont le Pr Felice Dassetto, et ses accusateurs. Farid El Asri a-t-il ou non été proche des Frères ? Si la réponse est " oui ", il s'en est en tout cas " libéré ", selon l'un de ses proches. Son cas n'est pas unique. La qualité (présumée) de Frère musulman n'est pas une assignation à vie, comme le montre le beau livre de Farid Abdelkrim, Pourquoi je ne suis plus islamiste (Le Vif/L'Express du 27 janvier dernier). C'est le parti Ecolo qui, en ce moment, paraît le plus sensible à l'idéologie diffuse de la confrérie en Europe. Certes, El Hajjaji a été un renfort de poids. Mais ce parti, à Bruxelles, a toujours eu le don d'attirer des profils oscillant entre la gauche radicale et l'islamisme. Signataire de " Convergences musulmanes " et président du Collectif contre l'islamophobie en Belgique, Mustapha Chairi travaille au secrétariat de la locale Ecolo Ville de Bruxelles. Il avait réclamé, suivi de Zoubida Jellab (Ecolo), conseillère communale à Bruxelles-Ville, l'annulation de la visite promotionnelle du polémiste français Eric Zemmour, avant les attentats de Paris. La comparaison avait été faite entre l'interdiction de territoire du prédicateur Tareq al Suwaidan, des Frères musulmans koweitiens, en novembre 2014, et celle, réclamée à grands cris, de Zemmour, auteur du Suicide français. Pour le Collectif, Zemmour, qui critique certains aspects de la présence musulmane en France, aurait dû être interdit au même titre que Suwaidan, qui a appelé au meurtre des juifs... La fascination " frériste " pour le monde politique a cependant des limites. Les partis politiques utilisent le ressort communautaire pour capter les voix des électeurs, mais ils ne renvoient pas toujours l'ascenseur. Selon les musulmans conscientisés de la nouvelle génération, les plus belles opportunités, aujourd'hui, ne se trouvent pas dans l'associatif ou la politique mais bien dans l'économie. Dans une vidéo sous-titrée en français disponible sur YouTube, Nouman Ali Khan, un leader des Frères musulmans en Amérique du Nord, conteste le but de l'Etat islamique de se constituer en Etat : " Si vous voulez vraiment prendre le contrôle de la société, vous savez de quoi vous devriez prendre le contrôle ? Du secteur privé. " Et d'engager les musulmans américains à créer " des entreprises colossales comme Wal-Mart pour influencer le cours des choses ". L'activité économique procure des revenus qui peuvent ensuite être réinvestis dans le secteur religieux au sens large. Rien ne se perd. Par Marie-Cécile Royen" Les frères musulmans ne représentent qu'eux-mêmes. Ils sont coupés de la communauté musulmane " (Hamid Benichou) " La qualité (présumée) de Frère musulman n'est pas une assignation à vie "