La forme n'est jamais un détail, même si elle naît, parfois, un peu du hasard. Quand il décida de s'adresser aux Français, après les élections européennes, Nicolas Sarkozy hésita. Et s'il envoyait une lettre à ses compatriotes ? Le projet, coûteux et lourd, fut mis à l'étude. Une interview à la presse quotidienne régionale, dans laquelle il avait déjà annoncé sa candidature élyséenne, à la fin de 2006 ? Le président finit par privilégier l'oralité, qu'il considère comme son mode d'expression naturel. Là encore, rien n'allait de soi. S'il devait tenir un meeting, encore fallait-il trouver un lieu disponible pour accueillir plusieurs milliers de personnes. Or le temps était compté, l'intervention devait se dérouler dans les trois semaines. A Versailles, une salle était bel et bien libre, celle dans laquelle les parlementaires français se réunissent en congrès. Le 22 juin, pour la première fois depuis que la Constitution l'y autorisait, le chef de l'Etat s'adressa aux députés et aux sénateurs. Le moment fut à ce point solennel que Nicolas Sarkozy, dans les minutes précédant le début de son allocution, fut saisi d'une brève crise d'angoisse, rare chez lui. Ainsi s'affirmait, aux yeux de tous, dans l'ancien château du roi, la figure en majesté du président.
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La forme n'est jamais un détail, même si elle naît, parfois, un peu du hasard. Quand il décida de s'adresser aux Français, après les élections européennes, Nicolas Sarkozy hésita. Et s'il envoyait une lettre à ses compatriotes ? Le projet, coûteux et lourd, fut mis à l'étude. Une interview à la presse quotidienne régionale, dans laquelle il avait déjà annoncé sa candidature élyséenne, à la fin de 2006 ? Le président finit par privilégier l'oralité, qu'il considère comme son mode d'expression naturel. Là encore, rien n'allait de soi. S'il devait tenir un meeting, encore fallait-il trouver un lieu disponible pour accueillir plusieurs milliers de personnes. Or le temps était compté, l'intervention devait se dérouler dans les trois semaines. A Versailles, une salle était bel et bien libre, celle dans laquelle les parlementaires français se réunissent en congrès. Le 22 juin, pour la première fois depuis que la Constitution l'y autorisait, le chef de l'Etat s'adressa aux députés et aux sénateurs. Le moment fut à ce point solennel que Nicolas Sarkozy, dans les minutes précédant le début de son allocution, fut saisi d'une brève crise d'angoisse, rare chez lui. Ainsi s'affirmait, aux yeux de tous, dans l'ancien château du roi, la figure en majesté du président. La mise en scène n'est jamais un détail, même si elle est parfois directement inspirée de l'actualité. Lorsque le chef de l'Etat songea à la manière dont il effectuerait son retour, après trois semaines de repos estival, un fait s'imposa à lui : au début d'août, le journal Libération avait révélé que BNP Paribas s'était constitué une provision de 1 milliard d'euros au titre des bonus 2009. Sa réapparition se ferait donc sous la forme d'un face-à-face avec les banquiers. Il n'avait pas échappé aux conseillers élyséens que cette profession incarnait désormais la figure du ressentiment social, notamment pour les plus vulnérables. Ils avaient aussi noté le succès du livre d'Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne, qui évoque le drame du surendettement, encouragé par certaines banques. Le 25 août, le président passa un savon à plusieurs PDG et annonça des mesures. Manipulation ou action ? Simples effets d'annonce ou vraie reprise en main ? Son objectif était clair : pointer, devant les Français, la primauté du pouvoir politique face aux acteurs économiques. Sa communication avait un enjeu immédiat, mais aussi une visée lointaine : tenter d'effacer l'image, pourtant prégnante, d'un Nicolas Sarkozy héraut des riches. " Personne ne pourra dire en 2012 qu'il est l'ami des banquiers ", explique - espère - l'un de ses proches. En même temps que s'écrit l'histoire au jour le jour du quinquennat se construit désormais la figure du candidat de la prochaine élection présidentielle. D'ailleurs, ce soir-là, juste après sa déclaration sur les bonus, le chef de l'Etat enchaînait avec une réunion " de stratégie et de communication ", qui regroupe autour de lui ses plus proches conseillers, ainsi que le politologue Patrick Buisson et le spécialiste de l'opinion Pierre Giacometti. Dans son dialogue permanent avec les Français, Nicolas Sarkozy, du ministère de l'Intérieur à l'Elysée, use d'une méthode toujours identique, mais en s'appuyant sur des acteurs différents. Il invente des angles d'attaque, qui lui permettent de trouver une prise sur l'opinion. " Le plus étonnant c'est la manière dont il s'adapte, en changeant de pied, note un ministre. Avant 2007, il fustigeait la "racaille'', les clandestins, les chômeurs ; aujourd'hui, c'est le grand capital, les banquiers, les industriels profiteurs ! " Ses visites sur le terrain lui offrent l'occasion de multiplier les charges contre ces cibles que le public a désignées comme boucs émissaires. De la composition des tables rondes auxquelles il participe aux conditions matérielles de ses déplacements, ses équipes ne négligent rien. Le 4 juin, Nicolas Sarkozy se rend à Bordeaux et déjeune avec Alain Juppé dans un restaurant de la ville. Le journal Sud Ouest raconte le lendemain que les services de la présidence avaient apporté son percolateur personnel pour le café. Au-delà de ces virées provinciales traditionnelles, le chef de l'Etat cherche l'innovation constante dans la manière de s'adresser à ses concitoyens. Sur sa page Facebook, l'Elysée a posté, le 3 septembre, un message passé inaperçu : " Nicolas Sarkozy souhaite ce soir une bonne année scolaire à l'ensemble des Français qui ont repris depuis hier le chemin de l'école et des cours. Bon courage à tous. " Le lendemain, le président enverra un SMS à tous les jeunes militants de l'UMP, réunis en campus. " Nous ne ferons que des choses nouvelles, alors que ses prédécesseurs communiquaient toujours de la même manière ", assure l'un de ses collaborateurs. " La marque de la majorité, c'est moi ", confiait le chef de l'Etat, à la veille de l'été, à un élu, probable tête de liste aux régionales de mars prochain. En cette rentrée, deux thèmes, qui ont fondé pour les électeurs l'identité du candidat qu'il fut en 2007, deux sujets qui sont les piliers de ladite " marque ", fragilisent sa position politique : la sécurité et la fiscalité. Aux mauvais chiffres sur la délinquance s'est ajoutée la controversée taxe carbone, incomprise d'une large partie de ses soutiens. Le 10 septembre, lors du petit déjeuner avec les responsables de l'UMP, Nicolas Sarkozy s'est expliqué : " Le chef doit être en avance sur sa majorité. La taxe carbone, c'est comme la décolonisation, où de Gaulle a devancé tout le monde ; le droit à l'avortement, où Giscard et Simone Veil ont devancé tout le monde ; la peine de mort, où Mitterrand et Badinter ont devancé tout le monde. Sur les OGM, les bonus-malus, la taxe carbone, je veux être en avance. S'il n'est pas en avance sur sa majorité, le chef n'est pas un leader, mais un suiveur. "A ces mêmes responsables, il avait répété, après le succès remporté par son camp aux européennes de juin, quel était son plan : " Je ne joue pas la division de l'adversaire, je joue la démobilisation. " Cette stratégie passe par l'envoi de messages successifs à différents électorats - aux écologistes, aujourd'hui, comme, pas plus tard qu'en août, aux chasseurs et à la droite villiériste, désormais représentés au sein du comité de liaison de la majorité, comme, à la fin de septembre, aux victimes de la crise financière, lors du Sommet du G20 à Pittsburgh, où il entend imposer des réglementations sur les rémunérations excessives. C'est déjà ce qu'il avait fait avant sa campagne présidentielle, vis-à-vis de l'extrême droite. " L'idée n'était pas de reprendre les propositions du Front national, mais d'avoir des actions en direction de ses électeurs ", décrypta a posteriori son conseiller en communication Franck Louvrier (1). De cette stratégie idéologique, Nicolas Sarkozy a déduit une tactique : à chaque scrutin, le rassemblement le plus large possible sur son nom ou sous l'étiquette de la majorité. C'est le choix qu'il a imposé, avec succès, à son camp aux européennes. C'est celui qu'il veut pour les régionales de mars, celui qu'il s'appliquera en 2012. Le chef de l'Etat, son exemple de 2007 à l'appui, estime qu'un gros score au premier tour provoque une dynamique pour le second, bien plus rentable que la logique arithmétique de la gauche : candidatures séparées au premier tour, puis rassemblement au second. " Angela Merkel est très populaire, mais ne tient pas forcément bien son électorat ; pour Sarkozy, c'est l'inverse : il ne montera pas aussi haut dans les sondages, mais il cherche la captation de son électorat dès le premier tour ", observe un ministre. Pendant ses campagnes présidentielles, Jacques Chirac s'appuyait sur des roll up, des enquêtes quotidiennes dont une partie de l'échantillon était ainsi renouvelée en permanence. Nicolas Sarkozy garde, lui aussi, l'£il rivé sur les évolutions de l'opinion. " Il n'y a pas beaucoup plus de sondages aujourd'hui que sous Chirac, relève Jérôme Sainte-Marie, directeur de l'institut Isama. Même de Gaulle, on le sait maintenant, en consommait. La différence, c'est l'attention personnelle de Sarkozy à ces enquêtes, l'imbrication totale et assumée entre analyses politiques et expertises sondagières. " Pendant la semaine décisive pour la réforme des régimes spéciaux de retraite, à l'automne 2007, il recevait chaque jour les résultats d'un baromètre conçu pour l'occasion. En cette rentrée, l'Elysée a commandé une enquête afin de savoir qui, de Ségolène Royal ou de Dominique Strauss-Kahn, était le candidat socialiste le plus crédible pour 2012. De manière régulière, ses équipes réalisent une simulation de premier tour de l'élection présidentielle : il avait obtenu 31,2 % le 22 avril 2007 ; il oscille depuis entre 30 % - quand il était au plus bas de sa popularité - et 35 %. Une fois, il a atteint 36 %. Éric Mandonnet et Ludovic Vigogne (1) Voir La Communication politique de la présidentielle de 2007, par Philippe J. Maarek (Ed. L'Harmattan).Éric Mandonnet et Ludovic Vigogne" la marquede la majorité,c'est moi "" une imbricationtotale entreanalyses politiqueset sondages "