Allez, santé ! Il sera toujours temps de trinquer plus tard.... Pour le coup, c'est Yves Leterme (CD&V) qui régalait, en offrant il y a deux semaines le champagne à ses collègues du gouvernement. " Avec les deniers récupérés au budget, on a acheté des bouteilles... " Et farceur avec ça, le Premier ministre démissionnaire, tout à son bonheur d'atteindre le cap de la cinquantaine. Le père de l'alliance avec la N-VA de Bart de Wever, l'homme clé de l'impasse politique de 2007, boit aujourd'hui du petit lait. Pour ses 50 ans, il n'avait que de bonnes nouvelles à annoncer à ses concitoyens, par presse interposée ! Qu'on se le dise : tout ne va pas mal dans ce pays. Ses finances publiques se portent même plutôt bien : déficit budgétaire maîtrisé, dépenses sous contrôle, sécurité sociale sur la voie de l'équilibre, charges de la dette allégées. Un bien beau bulletin. Digne d'un bon élève de la classe européenne en matière budgétaire, renchérissait le ministre des Finances Didier Reynders (MR), la coupe de champ' à la main. Belle performance. Proche de l'indécence, alors que la Belgique se prend en pleine figure la crise politique la plus carabinée de son histoire récente. L'astuce consiste à arrêter le chrono à temps. A occulter une réalité qui, vue sous la loupe d'économistes, n'est pas belle à voir : le clash monumental qui pourrit l'existence de ce pays jusqu'à la menacer hypothèque lourdement sa prospérité dilapide ses précieux acquis, et prépare des lendemains qui vont déchanter. Les politiques au rapport : sept péchés capitaux pour une descente aux enfers.
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Allez, santé ! Il sera toujours temps de trinquer plus tard.... Pour le coup, c'est Yves Leterme (CD&V) qui régalait, en offrant il y a deux semaines le champagne à ses collègues du gouvernement. " Avec les deniers récupérés au budget, on a acheté des bouteilles... " Et farceur avec ça, le Premier ministre démissionnaire, tout à son bonheur d'atteindre le cap de la cinquantaine. Le père de l'alliance avec la N-VA de Bart de Wever, l'homme clé de l'impasse politique de 2007, boit aujourd'hui du petit lait. Pour ses 50 ans, il n'avait que de bonnes nouvelles à annoncer à ses concitoyens, par presse interposée ! Qu'on se le dise : tout ne va pas mal dans ce pays. Ses finances publiques se portent même plutôt bien : déficit budgétaire maîtrisé, dépenses sous contrôle, sécurité sociale sur la voie de l'équilibre, charges de la dette allégées. Un bien beau bulletin. Digne d'un bon élève de la classe européenne en matière budgétaire, renchérissait le ministre des Finances Didier Reynders (MR), la coupe de champ' à la main. Belle performance. Proche de l'indécence, alors que la Belgique se prend en pleine figure la crise politique la plus carabinée de son histoire récente. L'astuce consiste à arrêter le chrono à temps. A occulter une réalité qui, vue sous la loupe d'économistes, n'est pas belle à voir : le clash monumental qui pourrit l'existence de ce pays jusqu'à la menacer hypothèque lourdement sa prospérité dilapide ses précieux acquis, et prépare des lendemains qui vont déchanter. Les politiques au rapport : sept péchés capitaux pour une descente aux enfers. Un gouvernement fédéral en veilleuse depuis près de six mois, tout juste en mesure de maintenir un cap précaire. Avec, en guise de boussole, un mode d'emploi qui lui indique vaguement où... il ne peut plus s'aventurer. Des ministres fédéraux cantonnés aux décisions de gestion journalière, à la rigueur à des mesures qu'exigerait la gravité d'une crise soudaine. La Belgique politique vit au ralenti, et Leterme II démissionnaire s'acquitte de sa tâche sans fausse note. Plutôt cool, la vie en affaires courantes : on évite les sujets qui fâchent, on s'interdit des investissements coûteux, on regarde à la dépense. On gouverne avec sagesse et modération. Mais sans ambition ni vision. A tout prendre, cette formule du service minimum aurait du bon... Economiste à la VUB, Jef Vuchelen a autrefois mesuré le coût des crises politiques engendrées par des gouvernements qui étaient investis de pleins pouvoirs mais qui avaient le malheur de ne jamais faire de vieux os. Le cas de figure n'était guère plus heureux. " La différence avec ces gouvernements éphémères, c'est qu'une équipe en affaires courantes ne peut pas commettre d'erreurs. " Façon un peu cynique de voir les choses, mais qui fait son chemin dans le monde politique. Pourquoi ne pas s'installer dans du politiquement provisoire, moyennant des accommodements raisonnables dictés par la nécessité ? Tentation perverse et fausse bonne solution. Même consolidé, le régime en affaires courantes ne résout rien. Il se résume à un gouvernement sans déclaration de politique générale, à des ministres politiquement irresponsables puisque démissionnaires, à un Parlement amputé de son contrôle effectif sur l'exécutif. C'est le règne de la débrouille, envisageable durant quelques mois. Mais incapable de relever les défis. De faire face aux questions gênantes et cruciales qui vont se multiplier. Que dire aux patrons et syndicats qui vont tirer à la manche du gouvernement pour que l'Etat finance leur accord interprofessionnel ? Que faire pour gérer à la longue une sortie de crise économique et limiter la casse sociale ? Que plaider à la Commission européenne lorsqu'elle priera la Belgique de mettre ses finances publiques en ordre de marche ? Vincent Bodart, chef du service d'analyses économiques à l'IRES (UCL), doute de " la capacité d'un pays géré en affaires courantes de pratiquer un assainissement budgétaire ". Hors d'un gouvernement apte à gouverner vraiment, point de salut. Leterme II ne cache pas sa joie : le dérapage redouté des finances publiques est maîtrisé. Déficit de 4,8 % du PIB pour 2010, prévisions encourageantes pour 2011, 300 millions d'euros gagnés sur les charges de la dette. Merci qui ? Au regain de croissance économique et à l'amélioration de la conjoncture qui dopent les recettes fiscales. " Et à la bonne gestion de l'équipe démissionnaire ", précise le ministre des Finances Didier Reynders. En toute modestie. Par les temps qui courent, ce serait presque Byzance. Au contraire, tout reste à faire. L'agenda européen est impératif : retour à l'équilibre budgétaire pour 2015. Ce sera tout sauf une formalité : 22 milliards d'euroseuro à trouver d'ici là, pour autant que la conjoncture ne flanche pas. Il serait sage de s'y atteler sans trop tarder. Ramener le déficit à 3 % du PIB dès 2012 impliquerait déjà un pas de géant : 6 milliards à dénicher en 2011 et 2012. On voit mal tenir cette cadence à coups de douzièmes provisoires, technique budgétaire qui autorise tout au plus à vivoter de trimestre en trimestre. " On se base sur un cadre budgétaire 2010 qui ne correspondra plus aux contraintes de 2011 et ne collera plus à la situation économique ", prévient Philippe Ledent, économiste chez ING Belgique. Inutile d'avoir fait maths sup' pour comprendre que tout retard pris à assainir les finances publiques fera plus mal à l'arrivée. Plus l'effort à fournir devra être court, plus il sera intense à produire. Et douloureux à supporter. Sans compter d'autres factures qui s'accumulent. Evacuées à l'aide d'expédients. La sécurité sociale va bien ? Nettement mieux, paraît-il, grâce à la croissance retrouvée. " Le déficit est ramené à 307 millions cette année mais le meilleur est à venir puisque la Sécu sera à l'équilibre en 2011 ", claironne Didier Reynders. Miracle ? Mirage. Michel Jadot, président du Comité de gestion de la Sécu, dégonfle le montage : " La Sécu accuse en réalité un déficit de l'ordre de 5,5 milliards d'euros par an. C'est l'Etat qui le comble pour 2010 et 2011. Par une dotation exceptionnelle : 2,5 milliards en 2010, 2,7 milliards en 2011. Par un emprunt dont les intérêts sont à sa charge : 1,7 milliard en 2010 et 1 milliard en 2011. Et par une affectation partielle des bonis dégagés en soins de santé : 350 millions en 2010, 1,09 milliard en 2011. " A partir de 2012 ? " La cata. Fini de faire le prétentieux : plus de dotation exceptionnelle, plus d'emprunt. " Mais un déficit structurel de 5,5 milliards toujours bien là. Jusqu'il y a peu, la Belgique n'avait pas le monopole de la crise politique. Coup dur : nos voisins néerlandais ont fini par se remettre en ordre de marche sur le plan gouvernemental. La comparaison devient fâcheuse. " Le monde tourne, la donne change et on reste en rade ", se désole Etienne de Callataÿ. L'immobilisme érigé en marque de fabrique va finir par un peu trop se remarquer. " Encore heureux qu'il y a l'exemple français ", reprend l'économiste en chef de la banque Degroof. La boutade n'est que partielle : " Tant qu'un gouvernement investi de pleins pouvoirs ne parvient pas à imposer sa réforme des retraites face à la contestation sociale, notre situation peut apparaître moins problématique. " Mais plus le temps passe, plus la Belgique va aggraver son cas. Singulièrement aux yeux de l'Union européenne, très à cheval sur l'orthodoxie budgétaire de ses Etats membres. Et qui finira bien par perdre patience. " Les autorités européennes pourraient aller jusqu'à sanctionner financièrement l'Etat belge pour endettement excessif ou si le programme de redressement attendu ne pouvait pas être introduit ", souligne Paul De Grauwe, professeur d'économie à la KUL. Cela ferait très, très mauvais genre. Une remontrance, voire un simple froncement de sourcils, pourrait suffire à mettre la puce à l'oreille de marchés financiers jusqu'ici plutôt indifférents à l'égard de nos déboires. Cette indulgence n'étonne que modérément les économistes. Ce n'est pas parce que la Belgique se déchire qu'elle n'inspire plus confiance. Ses performances budgétaires actuelles font mieux que soutenir la comparaison avec les bulletins français, italien, espagnol, irlandais, portugais ou grec. " Un déficit en dessous de la moyenne européenne, une balance commerciale positive, un patrimoine des ménages très élevé et qui représente deux fois la dette publique ", rappelle Philippe Ledent. Ce pays a les reins solides. " La crédibilité de la Belgique sur le plan budgétaire est bonne. Ce n'est pas la première fois que nous sommes confrontés à des crises gouvernementales, abonde Vincent Bodart. Nous y avons même acquis une flatteuse réputation. La Belgique a déjà montré un vrai savoir-faire dans son aptitude à remonter la pente et à réparer ses errements. Un Etat capable de ramener son endettement de 134 % à 87 % en l'espace de quinze ans, comme il l'a fait de 1993 à 2007, force le respect. Encore faut-il qu'à l'avenir un Etat, toujours debout, soit en mesure de rééditer un tel exploit. Semer le doute suffit à entamer le capital de confiance. " " On finira par réfléchir à deux fois avant d'investir dans un pays qui n'existera peut-être plus ", reprend Philippe Ledent. Trêve de spéculations : " Nous n'éprouvons aucune difficulté à nous financer sur les marchés ", se réjouit Didier Reynders. A condition d'y mettre davantage le prix. Signe d'un soupçon en éveil : la " prime de risque " à acquitter pour placer les obligations belges s'alourdit. On fait toujours crédit à l'Etat belge, mais à un taux d'intérêt moyen qui est repassé au-dessus des 3 %. Notre cote se dégrade par rapport à la référence allemande. De manière encore modérée, et moins dramatique que l'Irlande, le Portugal ou la Grèce. " Mais l'impact de la crise politique doit s'apprécier par rapport à nos voisins. Nous empruntions au même taux que les Pays-Bas, ce n'est plus le cas aujourd'hui ", souligne Etienne de Callataÿ. Manque de pot : " La crise grecque a remis les perspectives budgétaires des Etats à l'avant-plan des préoccupations des marchés financiers, qui ne s'en souciaient plus guère. " Crise bancaire aidant, ils ont gagné en nervosité, en réactions irrationnelles parfois proches du comportement maniaco-dépressif. " Ce n'est pas dans les salles des marchés que se trouvent les grands cerveaux ", ironise l'économiste de la banque Degroof. A tout moment, un rien peut aujourd'hui ruiner le crédit d'un pays. " Très peu d'investisseurs internationaux prennent la peine de lire la presse belge pour comprendre les subtilités de la crise politique belge. Les marchés financiers changent d'opinion comme de chemise. Ils peuvent décider tout à coup de liquider les obligations belges, même à perte. Et peuvent très bien vivre sans OLO belges dans leur portefeuille ! " explique Jef Vuchelen. Autant dire que le moindre facteur de contrariété peut déclencher des élans spéculatifs ravageurs. Rumeurs de plans B version francophone, aspirations séparatistes mal dissimulées côté N-VA : la finance a horreur de l'incertitude et, tôt ou tard, elle se vengera. " Le seul fait que la probabilité d'une implosion du pays passe de 0 à 0,1 %, ce qui est encore très faible, peut être le signal déclencheur d'une réaction de panique et d'une fuite en avant ", selon le Pr De Grauwe. Sur une dette toujours problématique de 340 milliards d'euros, qui nous place parmi les pays les plus vulnérables, une sanction des marchés financiers aurait l'effet d'un uppercut. 1 % d'intérêts à payer en plus, c'est 3,4 milliards d'euros dans les gencives. A ce prix-là, trinquer à l'apparente bonne santé budgétaire relève du devoir civique. Il est impératif de rassurer les marchés financiers, de les dissuader de toute intention malveillante à notre égard. Positiver quand les temps sont durs est toujours bon pour le moral. Délivré tout sourires et le verre à la main, le message d'Yves Leterme et de son équipe était bien sympa. Le hic, c'est que la suite le sera nettement moins.... " Une prestation tout à fait décalée par rapport à la réalité et aux défis majeurs qui se profilent n'est peut-être pas la meilleure manière de préparer les esprits à ce qui va arriver ", décode Etienne de Callataÿ. A l'inévitable thérapie de choc. Il restera à expliquer au citoyen qu'il avait mal compris le message : où donc est-il allé chercher que ce pays pouvait se payer le luxe d'interminables débats institutionnels ? Les premiers indices sont déjà perceptibles, assure l'économiste Philippe Defeyt. " L'ampleur de la crise sociale est largement sous-estimée. " L'ex-secrétaire fédéral d'Ecolo, qui est aussi président du CPAS de Namur, s'inquiète du vide prolongé du pouvoir : " Ne pas être en état de prendre les mesures qui s'imposent sur les plans économique et social conduit à l'appauvrissement. " La FGTB croit savoir à qui " le crime " pourrait profiter : " La paralysie de la décision politique pourrait encourager le laisser-faire néolibéral. " Le soupçon laisse le Pr De Grauwe plus que dubitatif : " Je ne crois pas à un complot de droite. Mais une conséquence involontaire de la situation de blocage actuelle risque bien d'être la destruction d'acquis sociaux. " Michel Jadot, fort de sa longue expérience de grand commis de l'Etat dévoué à la cause socialiste, sent déjà d'où viendra le vent. " Pour cause de dèche budgétaire, on mettra sur le tapis la limitation dans le temps des allocations de chômage, on justifiera une privatisation plus poussée des pensions. " Souvenir, souvenir ? 1993, année noire sur le plan économique : le gouvernement Dehaene Ier, formé au bout de 100 jours de crise politique, administre un remède de cheval sous forme de Plan global d'austérité, dicté par l'agenda européen. Michel Jadot parie sur une récidive. Mais d'une intensité décuplée. Merci qui ? PIERRE HAVAUX