Le Vif/L'Express : A la Libération, le Conseil de guerre de Bruxelles condamne Degrelle à mort par contumace pour haute trahison. Il réussit toutefois à fuir en Espagne, où il vivra en exil jusqu'à son décès, le 31 mars 1994. Pour quelle raison n'a-t-il jamais pu être extradé vers la Belgique ?

> Alain Colignon, du CEGES (Centre d'études et de documentation Guerre et Sociétés contemporaines) : Degrelle a d'abord pu se cacher grâce à un réseau de complicités et d'amitiés dans l'Espagne franquiste. La plupart des membres de ce réseau étaient des phalangistes et des anciens de la division Azul, les volontaires espagnols au service du Reich sur le front de l'Est, de 1941 à 1943. Adopté en 1954 par une vieille fille espagnole, il est devenu citoyen espagnol sous le nom de Leon José Ramirez y Reina. Il n'avait alors plus rien à craindre : un pays n'extrade pas ses nationaux. Et, à ce moment-là, les autorités belges n'avaient plus la volonté d'obtenir son extradition.
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> Alain Colignon, du CEGES (Centre d'études et de documentation Guerre et Sociétés contemporaines) : Degrelle a d'abord pu se cacher grâce à un réseau de complicités et d'amitiés dans l'Espagne franquiste. La plupart des membres de ce réseau étaient des phalangistes et des anciens de la division Azul, les volontaires espagnols au service du Reich sur le front de l'Est, de 1941 à 1943. Adopté en 1954 par une vieille fille espagnole, il est devenu citoyen espagnol sous le nom de Leon José Ramirez y Reina. Il n'avait alors plus rien à craindre : un pays n'extrade pas ses nationaux. Et, à ce moment-là, les autorités belges n'avaient plus la volonté d'obtenir son extradition. > D'abord, Laval est un plus gros poisson que Degrelle ! En l'expulsant, Madrid fait un cadeau conjuratoire aux Alliés. Le sort du régime de Franco, dernière grande dictature fasciste en 1945, restait incertain à l'époque. De plus, Laval ne disposait pas, lui, d'un réseau de soutien franquiste apte à l'exfiltrer discrètement. > Certains ont prétendu qu'ils l'avaient vu en Argentine et en Egypte. En réalité, en dehors d'un saut à Tanger, au Maroc, il a passé toute sa vie d'exilé en Espagne. > Il s'est reconverti en homme d'affaires et en entrepreneur, avec plus ou moins de réussite. Degrelle a d'abord ouvert une teinturerie industrielle. Les chemises bleues portées au sein de la Phalange, le parti unique espagnol, sortaient de cette usine. Il se livrait aussi à la vente d'objets d'art et s'est orienté vers le secteur immobilier. Ironie de l'histoire, sa société de bâtiment a bétonné les pistes d'aviation des bases américaines installées en Espagne ! Et il s'est fait construire une somptueuse villa andalouse, La Carlina, perdue lors d'une faillite. > Il publiait des articles dans des journaux espagnols sous une quinzaine de pseudonymes. Ses papiers sortaient également en Egypte, où il avait des contacts, notamment auprès du gouvernement Nasser. Une partie du petit personnel politique nazi, trop compromis en Allemagne, a trouvé refuge dans les pays arabes, devenus indépendants dans les années 1940-1950. Degrelle a fait jouer ses réseaux d'amis SS en Egypte et en Syrie. > Il a rédigé ses souvenirs dès son arrivée en Espagne. En 1949 sort La Cohue de 40, gros livre publié en Suisse, qui connaît le succès en France et est interdit en Belgique, mais y circule sous le manteau. Il publie aussi un roman d'anticipation politique, différents pamphlets ou encore La Campagne de Russie, opération de justification et d'édification de sa légende. C'est ce livre qu'a analysé l'écrivain Jonathan Littell, auteur du best-seller Les Bienveillantes, dans Le sec et l'humide, paru l'an dernier. > Tout dépend de l'époque. En 1974, sa condamnation à mort par contumace pour haute trahison est prescrite. Après cette date, il aurait été considéré comme " indésirable " sur le territoire belge, sa présence étant susceptible de troubler l'ordre public. Il aurait donc été arrêté, puis expulsé, ayant la nationalité espagnole. Juste après la guerre, il aurait été rejugé dans notre pays, recondamné à mort et exécuté. > En réalité, la présence de Degrelle en Belgique dans l'immédiat après-guerre risquait de provoquer la pagaille. Quant aux " petits secrets " du leader fasciste sur certains ministres belges, c'étaient des secrets de Polichinelle, sur lesquels il a d'ailleurs tout dit dans La Cohue de 40. Ils concernent l'attitude hésitante et peu glorieuse de la plupart des membres du gouvernement Pierlot après l'invasion allemande. Une fois la France défaite, le gouvernement belge a demandé discrètement à Léopold III et aux autorités militaires allemandes d'occupation de pouvoir rentrer au pays. Le gouvernement Pierlot ne s'est décidé à gagner Londres que quand il a su qu'on ne voulait pas de lui en Belgique. > Son influence politique après la guerre est nulle. En revanche, les chefs de l'un ou l'autre groupuscule d'inspiration rexiste peuvent être considérés comme ses fils spirituels. A plusieurs reprises dans les années 1970, Jean-Robert Debbaudt a tenté de rallumer la flamme à la tête d'un Front rexiste, devenu Front national populaire. Mais les échecs électoraux sont cuisants. Contrairement à ce que certains esprits échauffés ont prétendu ou rêvé, Degrelle n'a jamais été le chef d'une internationale noire. Il n'en avait pas la capacité politique, était trop impulsif et se rendait compte que son heure de gloire était définitivement passée. > Il était leur mascotte. Beaucoup venaient se faire photographier à ses côtés à Malaga. Il avait l'image, très porteuse dans les milieux d'extrême droite, du guerrier courageux de la croisade antibolchevique et avait l'aura du chef qui avait parlé d'homme à homme à Mussolini et à Hitler. Lui s'est contenté d'utiliser les réseaux néonazis pour diffuser ses écrits. > Le Degrelle historique ne peut toucher les jeunes générations. Le tribun éructant, le polémiste au style métaphorique si proche de celui de deux autres Léon, Léon Bloy et Léon Daudet, est prisonnier de son époque. De même, les valeurs de virilité guerrière du leader rexiste sont propres aux années 1930. En revanche, il est tout à fait possible qu'un jour émerge un nouveau leader, un chef populiste adapté à notre période de crise. Pour réussir, il lui faudrait séduire les couches populaires en pays wallon. Si le détricotage du tissu social s'accélère, on pourrait voir réapparaître une moisson de politiciens " rédempteurs " pour masses déboussolées. Le populisme de droite ne se porte-t-il pas déjà plutôt bien en Flandre ? l Entretien : Olivier Rogeau