Le duc de Portland eut deux privilèges dans sa vie. Le premier fut de pénétrer dans la chambre de Louis XIV au-delà du " balustre " de son lit, la balustrade interdisant l'accès au souverain sans invitation expresse. Le duc de Saint-Simon, pour qui l'étiquette n'a pas de secret, en relève l'importance : " [...] Jamais étranger de quelque rang et quelque caractère qu'il fût, n'était entré à l'exception de l'audience du cérémonial des ambassadeurs. " La seconde faveur accordée à l'émissaire du roi d'Angleterre fut celle du " bougeoir " : la possibilité d'accompagner le souverain au coucher et d'être ainsi distingué par lui à la lumière de la chandelle. La chambre du roi n'est pas une chambre comme les autres. C'est un espace public, géré scrupuleusement par une domesticité nombreuse et hiérarchisée - premiers valets, valets ordinaires, valets intérieurs, valets couchants, porte-chausse d'affaires... - un instrument de pouvoir : tout sauf un lieu intime. Louis XIV s'y lève, s'y couche, mais il n'y dort pas. A peine la cérémonie du coucher terminée, le souverain se rend dans la chambre de la reine, plus tard dans celle de Mme de Maintenon. Au petit matin, il regagne sa chambre, pour la cérémonie du lever. " Il ne manque rien à un roi que les douceurs d'une vie privée ", note La Bruyère.
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Le duc de Portland eut deux privilèges dans sa vie. Le premier fut de pénétrer dans la chambre de Louis XIV au-delà du " balustre " de son lit, la balustrade interdisant l'accès au souverain sans invitation expresse. Le duc de Saint-Simon, pour qui l'étiquette n'a pas de secret, en relève l'importance : " [...] Jamais étranger de quelque rang et quelque caractère qu'il fût, n'était entré à l'exception de l'audience du cérémonial des ambassadeurs. " La seconde faveur accordée à l'émissaire du roi d'Angleterre fut celle du " bougeoir " : la possibilité d'accompagner le souverain au coucher et d'être ainsi distingué par lui à la lumière de la chandelle. La chambre du roi n'est pas une chambre comme les autres. C'est un espace public, géré scrupuleusement par une domesticité nombreuse et hiérarchisée - premiers valets, valets ordinaires, valets intérieurs, valets couchants, porte-chausse d'affaires... - un instrument de pouvoir : tout sauf un lieu intime. Louis XIV s'y lève, s'y couche, mais il n'y dort pas. A peine la cérémonie du coucher terminée, le souverain se rend dans la chambre de la reine, plus tard dans celle de Mme de Maintenon. Au petit matin, il regagne sa chambre, pour la cérémonie du lever. " Il ne manque rien à un roi que les douceurs d'une vie privée ", note La Bruyère. A l'exception de Louis XIV, l'homme occidental passe la moitié de sa vie dans une chambre. Il y dort et il y aime. Longtemps il y naquit et mourut, jusqu'à ce que la chambre d'hôpital accueille les accouchements et les agonies. Il y lit, écrit, rêve, éveillé ou endormi. Cette boîte - quatre murs, plafond, plancher, porte, fenêtre - qui protège, repousse, accueille, méritait qu'on écrivît cette Histoire de chambres, d'une érudition époustouflante et sans affectation, balade stimulante dans ce " creuset de la civilisation occidentale ". Si Michelle Perrot fait commencer le livre à Versailles, demeure cosmique, abrégé de l'Univers, c'est qu'elle a voulu entrer " en majesté dans notre histoire par la chambre du roi ". Elle donne à l'occasion une belle démonstration sur la nature de la monarchie absolue à partir de la seule circulation des individus dans une pièce. Son récit de plus de 400 pages n'ignore aucun espace : chambre conjugale, cellule monacale, chambre d'enfant, chambre de dames, chambre ouvrière, chambre du malade, chambre de deuil... En réalité, un seul n'est pas étudié : la chambre du crime, " faute de culture policière suffisante ", regrette l'auteur, qui a le don de raconter des sagas sur des lieux a priori familiers et sans surprise. Prenons la chambre à coucher. On la croirait immémoriale, alors qu'elle n'apparaît dans les dictionnaires que vers le milieu du xviiie siècle. Encore s'agit-il le plus souvent d'une de ces vastes pièces communes décrites par le géographe Elisée Reclus, comme cette maison des Alpes visitée l'hiver 1875 : " La nuit toutes les issues sont fermées, afin d'empêcher le froid du dehors de pénétrer dans la chambre : vieillards, père, mère, enfants, tous dorment dans une espèce d'armoire à étages dont les rideaux sont fermés pendant le jour, et où s'accumule pendant le sommeil des nuits un air épais bien plus impur encore que celui du reste de la cabane. " La chambre conjugale, espace d'intimité, privilège des riches et des puissants, est adoptée par les classes moyennes à partir des années 1840. Elle est peinte ou tapissée selon un code strict : le jaune, marque des filles de mauvaise vie, est proscrit ; le vert est à la mode ; le gris, distingué ; le grenat, raisonnable. Petit à petit, la pièce est envahie par les photographies, boîtes, cailloux - sur la cheminée - et le crucifix, au-dessus du lit. Les années 1880 imposent l'armoire à glace. Le lit conjugal, mobilier central de la pièce, se généralise en ville, puis à la campagne, où il est mentionné dans le contrat de mariage. Il devient plus petit, plus bas, mais plus confortable, le sommier à ressorts remplaçant les matelas superposés. Michelle Perrot a tout lu, citant pêle-mêle archives, romans, récits, travaux de collègues historiens. Elle promène le lecteur dans les chambres ouvrières où s'entassent les familles, décrites par le Dr Louis-René Villermé en 1840 ; mais aussi dans la chambre d'enfant, ou encore la chambre de jeune fille (voir l'encadré). Elle illustre les mille facettes de la chambre des dames : harem oriental, chambres de bonne, petits salons des courtisanes à la manière d'Odette de Crécy, future Mme Swann, chambres closes du sexe. Les femmes écrivains ont acquis de haute lutte la chambre " à soi " où s'élabore une £uvre, de Christine de Pisan, au xve siècle, à Françoise Sagan, en passant par Virginia Woolf, Edith Wharton, Colette. Souvent les plus grands livres sont écrits couchés, y compris par des hommes : Joubert, Pouchkine, Proust. L'historienne fait un détour passionnant, où se mêlent histoire des religions, mysticisme, psychanalyse, par la cellule du couvent, qui prédispose, elle aussi, à " la solitude, la séparation, la discipline, mais également l'aménagement minimal, la protection, l'autonomie, le retrait, la part nocturne de la vie et de soi ". Elle s'attarde sur la chambre d'hôtel ou de palace, où l'on fait une simple halte, à moins qu'on ne s'y aime à la folie (" J'aurais tant voulu t'avoir pour moi seul avec/Le monde en fait de chambre d'hôtel ", écrit Aragon), qu'on y déprime, qu'on s'y suicide (Rilke) ou qu'on y meure accidentellement (Genet). La chambre à coucher : comment une si bonne idée vient-elle à l'esprit ? Michelle Perrot (81 ans) est une des grandes historiennes françaises, cette seule qualité pourrait valoir explication. Ce livre, écrit en trois ans, est en réalité nourri par toute une vie de recherches. Elève d'Ernest Labrousse (1895-1988), qui importe la sociologie en histoire, elle étudie d'abord les grèves au xixe siècle avant de bifurquer dans les années 1970 vers l'histoire des prisons - elle a alors de nombreux échanges avec le philosophe Michel Foucault. En ces années de féminisme triomphant, elle passe de la lutte des classes à la lutte des sexes, en se consacrant à l'histoire des femmes, considérées jusqu'ici comme non-acteurs de l'histoire. Historienne avant d'être militante, Michelle Perrot a fait sienne une fois pour toutes la définition du " métier d'historien " de Marc Bloch : nécessité de penser contre soi, ses émotions, ses intérêts. " Au seuil du privé, constate-t-elle alors, l'historien - tel un bourgeois victorien - a longtemps hésité, par pudeur, incompétence et respect du système de valeurs qui faisait de l'homme public le héros et l'acteur de la seule histoire qui vaille d'être contée : la grande histoire des Etats, des économies, des sociétés. " Elle franchit ce seuil. On lui doit, notamment, le tome IV de l'Histoire de la vie privée (Seuil, 1985-1986), sous la direction de Philippe Ariès et Georges Duby, et la codirection, toujours avec Georges Duby, de l'Histoire des femmes en Occident en cinq volumes (Plon, 1990-1991 ; réédition en poche chez Perrin). Historienne du mouvement social, de la prison, de la vie privée, des femmes, Michelle Perrot reconnaît avoir toujours " frôlé la chambre ", accumulant au fil des années les notes et les pistes pour de futurs développements. Là, elle y entre de plain-pied. Sa sensibilité au sujet et la finesse de ses analyses ont sans doute à voir aussi avec sa vie propre. Pendant la guerre, adolescente, elle suit sa scolarité dans une institution religieuse. Les s£urs répètent à l'envi aux élèves qu'elles sont responsables de la défaite et de l'état du pays. La jeune fille les prend au mot. Elle est incapable d'absorber le moindre aliment à la seule idée que des prisonniers de guerre en sont privés. Elle devient anorexique. Plusieurs heures par jour, elle doit être alitée sur une planche, elle se reposera ensuite dans une " maison tchekhovienne ". " La solitude m'a sauvée ", dit-elle aujourd'hui. Gabrielle Suchon (1632-1703), ex-religieuse bourguignonne et pionnière des femmes philosophes, ne parlait-elle pas de l'" école de la chambre " ? Histoire de chambres, par Michelle Perrot. Seuil, 384 p.emmanuel hecht; E. H.Une balade stimulante dans le " creuset de la civilisation occidentale "