Qu'il semble loin le temps où, pour vivre heureux, les grands collectionneurs vivaient cachés. Discrets et secrets. Depuis déjà quelques années, une nouvelle génération d'acquéreurs - totalement décomplexés - s'affichent ostensiblement en fondant leur propre musée. Chefs d'entreprise comblés ou riches héritiers, ces " entrepreneurs culturels " du dernier cri affirment leur engagement pour l'art - quand ils ne parlent pas de militantisme - en rendant la sphère privée, soit leurs collections personnelles, accessible au public. Une ambition qui foudroie le cadre intimiste de la collectionnite aiguë.
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Qu'il semble loin le temps où, pour vivre heureux, les grands collectionneurs vivaient cachés. Discrets et secrets. Depuis déjà quelques années, une nouvelle génération d'acquéreurs - totalement décomplexés - s'affichent ostensiblement en fondant leur propre musée. Chefs d'entreprise comblés ou riches héritiers, ces " entrepreneurs culturels " du dernier cri affirment leur engagement pour l'art - quand ils ne parlent pas de militantisme - en rendant la sphère privée, soit leurs collections personnelles, accessible au public. Une ambition qui foudroie le cadre intimiste de la collectionnite aiguë. Au rythme des poussées de fièvre acheteuse, ces collectionneurs - qui ne souffrent en revanche d'aucune insuffisance financière - accumulent des £uvres de grande qualité d'artistes renommés. Autant de placements à vocation spéculative dont l'écrasante majorité doit, tristement, être stockée. Aussitôt leurs pièces en dépôt, les propriétaires ressentent une certaine frustration. A la recherche d'une autre finalité, ils prennent alors le contre-pied en entamant une démarche radicale : ouvrir au public leur collection jusqu'ici prudemment conservée, sinon dissimulée. Naturellement, d'autres raisons, de natures variées, sous-tendent ce passage à l'acte si complexe à analyser. Beaucoup se retranchent derrière l'envie de partager avec le plus grand nombre leur ensemble artistique. Un sentiment noble qui se teinte quelquefois d'hypocrisie. Ceux qui constituent une collection pour leur plaisir personnel édifient généralement un musée pour les mêmes motifs. D'ailleurs, les fondateurs revendiquent la paternité de leur musée et la crient haut et fort. Comment pourrait-on le leur reprocher ? Avoir son musée ou sa fondation permet d'accéder à un statut particulier : celui d'appartenir au cercle le plus restreint et le plus valorisant du monde de l'art. D'autres espèrent combler un vide institutionnel ou pallier l'absence d'intérêt des collections publiques. Ces nouveaux espaces, ultrabranchés, attirent presque instantanément l'attention sur des lieux qui, d'un point de vue culturel, n'offraient pas suffisamment. L'UCCA - Ullens Center for Contemporary Art - à Pékin, la Devi Art Foundation et le Kiran Nadar Museum of Art à Delhi ou encore la Fondation de Patricia Sandretto Re Rebaudengo à Turin en sont de parfaits exemples. Quelques collectionneurs, faisant figure d'exception, semblent encore souffrir d'une maladie de l'ego ! Se sentant en compétition avec leurs pairs, ceux-ci seraient prêts à tout pour afficher avec ostentation leurs signes de richesse. A moins que la présentation au public ne soit qu'une manière habile de valoriser des £uvres avant de les écouler sur le marché ? Voilà autant de cas de figure à ne pas négliger. On reconnaît volontiers aux Américains une attitude décontractée face à l'argent et aux Européens une certaine frigidité quant à faire étalage de leur réussite sociale. Dans cette perspective, il semble logique que ce phénomène de musée privé apparaisse d'abord aux Etats-Unis. C'est Henry Clay Frick qui ouvre la marche. En 1913, ce magnat du charbon et du coke s'offre un musée, sur la 5e Avenue à New York, pour y abriter sa collection alors estimée à 30 millions de dollars. Aujourd'hui, The Frick Collection comprend tous les grands maîtres européens (Vermeer, Titien, Monet, Turner...). Autre référence, le musée Solomon R. Guggenheim. Son fondateur, un riche industriel, débuta sa collection d'art non figuratif à la fin des années 1920. Laquelle se vit d'abord exposée dans sa suite de l'Hôtel Plaza de New York. Ses appartements étant devenus trop petits, il commande, quelques années plus tard, à l'architecte Frank Lloyd Wright, une structure permanente pour héberger sa collection de plus en plus volumineuse. Seize ans plus tard, soit le 21 octobre 1959, son musée en spirale - aujourd'hui incontournable - ouvre ses portes. Autre figure marquante : Eli Broad. Eminent mécène de Californie, ce milliardaire crée, dès 1984, une première fondation lui permettant de prêter avec plus de facilités les pièces qu'il a collectées. En janvier 2008, il inaugure, au c£ur de Los Angeles, le Broad Contemporary Art Museum (BCAM) : un espace muséal privé, conçu par Renzo Piano, entièrement consacré à la collection privée d'art contemporain du géant de l'immobilier américain. Différence flagrante dans les mentalités oblige, l'idée de " musée privé " a mis un peu de temps à gagner l'Europe. De notre côté de l'Atlantique, Rolf et Erika Hoffmann passent pour les précurseurs. Prématurément retraités, ils sont les premiers - et ce dès 1997 - à ouvrir au public leur habitation berlinoise, une ancienne usine remodelée en un loft de 1 800 mètres carrés en vue d'y présenter leur collection privée. Depuis, les initiatives se sont multipliées à un rythme effréné. Aujourd'hui, nous pouvons observer une véritable cartographie des lieux privés se dessiner. Du côté de Londres, on pointera les fondations de David Roberts et d'Anita Zabludovic ; à Lisbonne, le musée José Berardo ; à Düsseldorf, la Julia Stochek Collection ; à New York, la Neue Galerie de Ronald S. Lauder... GWENNAËLLE GRIBAUMONT