Bâtard de Voltaire, le vingtième siècle a affaibli les grands récits modernes qui faisaient de chacun le passant considérable d'une vaste odyssée collective. Auschwitz, Hiroshima et le Goulag ont semé le doute. Des penseurs habiles en ont fait la récolte. Contre les entreprises broyeuses d'hommes, ils ont prononcé le sacre de l'individu et de ses prérogatives inaliénables. La démarche a plu en haut lieu : l'économie contemporaine n'a que faire des consommateurs ravis par les produits standards. Nous voilà donc tous autant de centres du monde. Chaque jour, en Occident, on nous le rappelle. Et les grandes machines à socialiser se grippent, substituant l'hédonisme, l'émotion et l'identité au progrès, à la raison et à l'universel.
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Bâtard de Voltaire, le vingtième siècle a affaibli les grands récits modernes qui faisaient de chacun le passant considérable d'une vaste odyssée collective. Auschwitz, Hiroshima et le Goulag ont semé le doute. Des penseurs habiles en ont fait la récolte. Contre les entreprises broyeuses d'hommes, ils ont prononcé le sacre de l'individu et de ses prérogatives inaliénables. La démarche a plu en haut lieu : l'économie contemporaine n'a que faire des consommateurs ravis par les produits standards. Nous voilà donc tous autant de centres du monde. Chaque jour, en Occident, on nous le rappelle. Et les grandes machines à socialiser se grippent, substituant l'hédonisme, l'émotion et l'identité au progrès, à la raison et à l'universel.Tout cela est connu. Ce qui l'est moins, c'est que cette façon de nous percevoir comme quelque chose que rien ne dépasse ni ne transcende déforme notre perception du réel. L'humanité souffrante, qui ne partage pas nos privilèges, nous apparaît étrangère. Le spectacle de la condition humaine nous est même si éloigné qu'il nous inspire parfois de la répulsion. L'idée de notre propre finitude est ressentie à ce point comme insoutenable que la vieillesse et la mort sont exilées dans quelque recoin sombre où nous les confinons à coups de pratiques sportives ou d'élixirs de jouvence. Cette incapacité que nous avons à regarder la réalité en face a d'énormes conséquences. L'une d'entre elles est notre difficulté à appeler un chat, un chat : nous changeons les mots pour désigner ce qui est incompatible avec notre égotisme. Des pans entiers du vocabulaire deviennent ainsi imprononçables : un aveugle devient un non-voyant... Surtout ne pas (nous) choquer. Eviter à tout prix ce qui évoque les risques que la vie fait courir à notre look, notre confort ou notre forme physique. Cette dénaturation du langage ordinaire n'affecte pas seulement la taxinomie du corps. Elle altère aussi les catégories du politique. La citoyenneté cesse, par exemple, de désigner l'inextricable noeeud de devoirs et d'obligations qu'elle constitue depuis les Grecs : elle nomme désormais toutes les manifestations identitaires qui s'expriment par une forme de participation. Sous peine de rendre illisible ce qui est à l'ouvre dans nos sociétés, de tels glissements lexicaux méritaient d'être questionnés. C'est ce à quoi s'attache le philosophe Daniel Bensaïd. Dans deux petits ouvrages récents (*), il montre en effet que le monde n'a pas changé du tout au tout avec la chute du Mur et le triomphe du libéralisme. Et que les mots d'avant le fracas de 89 gardent leur pertinence. En dépit de leur pluralité, il reste du conflit, de la contradiction, de la résistance dans nos cités, constate notamment Bensaïd. Le marché n'y fait pas l'objet d'un consensus. Nombreuses y sont les mutineries liées à la logique économique. Il est donc vain de ramener ces protestations à une juxtaposition d'affrontements identitaires : la défense des baleines a beaucoup à voir avec celle des services publics ! De même, la guerre, l'économique, la finance, la science, la technologie, le contrôle des ressources et des énergies ne sont pas étrangers les uns aux autres. Les notions de " mondialisation marchande " ou de " choc des civilisations " n'épuisent dès lors pas les pratiques impériales pour la conquête des marchés. La contestation du capitalisme qui renaît exprime, de son côté, un immense besoin de politique irréductible à l'action humanitaire ou à l'introduction de la taxe Tobin, suggère Bensaïd. La question de l'insurrection armée ou de la propriété privée ne sont, certes, plus d'actualité. Mais l'idée d'un changement radical continue à nourrir l'imaginaire, à exprimer un besoin inassouvi de libération. Lutte des classes. Impérialisme. Révolution. Même s'il juge que " mieux vaut transiger sur les mots en gardant le contenu que l'inverse ", et même s'il accepte les leçons de l'histoire, ce sont les grands concepts oubliés de la gauche que Bensaïd veut réhabiliter. Nostalgie ? Il est au moins bon que se trouve ainsi démasquée notre époque bavarde qui piétine en ressassant, par frilosité, des notions vides de sens. " Tout a été dit. Sans doute, écrivait Jean Paulhan. Si les mots n'avait changé de sens; et les sens, de mots ".(*) Eloge de la résistance à l'air du temps, Editions Textuel, Paris, 1999, 131 p. Les Irréductibles - Théorèmes de la résistance à l'air du temps, Editions Textuel, La discorde, Paris, 2001, 111 pages.