Kenan Görgün n'était pas destiné à boire, comme aujourd'hui, sur une terrasse du parvis Saint-Jean-Baptiste, à Molenbeek, une tasse de thé en compagnie d'un journaliste pour parler de lui et de son dernier brillant roman. Ses racines et un certain prédéterminisme social auraient plutôt dû l'amener à le servir, ce thé : " Mes parents sont arrivés d'Anatolie pour travailler, mon père a toujours gagné sa vie et nourri sa famille de ses mains, beaucoup ont travaillé dans l'agro-alimentaire. Moi, j'ai vécu pendant quinze ans à deux pas d'ici, j'étais très bagarreur, très en colère, pas bien chez moi, mieux dans la rue, j'avais cet accent, cette vie en bande, une adolescence compliquée pour faire simple... Et j'ai mis dix ans à faire mon coming out d'écrivain ! Pendant des années, j'ai écrit en cachette de ma famille, de mes amis : on me traitait déjà de Flamand pour mes yeux verts, on m'aurait traité d'intello, de pédé... Le prof de français me prenait pour un grand lecteur, je prenais ça presque comme une insulte ! Pour moi, les flics, les profs et les écrivains, c'était vraiment une race à part. J'ai mis longtemps à me débarrasser de ce syndrome de l'imposteur. "
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Kenan Görgün n'était pas destiné à boire, comme aujourd'hui, sur une terrasse du parvis Saint-Jean-Baptiste, à Molenbeek, une tasse de thé en compagnie d'un journaliste pour parler de lui et de son dernier brillant roman. Ses racines et un certain prédéterminisme social auraient plutôt dû l'amener à le servir, ce thé : " Mes parents sont arrivés d'Anatolie pour travailler, mon père a toujours gagné sa vie et nourri sa famille de ses mains, beaucoup ont travaillé dans l'agro-alimentaire. Moi, j'ai vécu pendant quinze ans à deux pas d'ici, j'étais très bagarreur, très en colère, pas bien chez moi, mieux dans la rue, j'avais cet accent, cette vie en bande, une adolescence compliquée pour faire simple... Et j'ai mis dix ans à faire mon coming out d'écrivain ! Pendant des années, j'ai écrit en cachette de ma famille, de mes amis : on me traitait déjà de Flamand pour mes yeux verts, on m'aurait traité d'intello, de pédé... Le prof de français me prenait pour un grand lecteur, je prenais ça presque comme une insulte ! Pour moi, les flics, les profs et les écrivains, c'était vraiment une race à part. J'ai mis longtemps à me débarrasser de ce syndrome de l'imposteur. " Il suffit pourtant de lire son livre paru à l'automne dernier (1) pour s'assurer qu'il n'en est pas un, d'imposteur : Le Second Disciple est un grand roman noir, et le premier volet d'une trilogie qui fera date dans la manière dont la littérature peut aborder - et éclairer ! - le phénomène du terrorisme moderne. Kenan Görgün, romancier paranoïaque et apocalyptique, Belge d'origine turque, et surtout " ket " de Bruxelles, se met ainsi à hauteur d'hommes, et donc de terroristes, pour tenter de comprendre les mécanismes de la radicalisation islamiste - " Car il n'y a pas d'autres solutions : si on n'essaie pas, en tant qu'humain, de comprendre un autre être humain, on est vraiment mal barré... ". Quitte à mettre le feu à la capitale de l'Europe. Le Second Disciple démarre alors que Bruxelles se remet à peine de " l'attentat de la Grand-Place " qui en rappelle évidemment un autre. Et suit au plus près, soit souvent dans sa tête, le parcours mortifère de Xavier Bruelin, gosse meurtri et ancien militaire issu d'un quartier prolétaire du mauvais coté du canal, qui atterrit à la prison de Saint-Gilles pour une bagarre de bar. Xavier y rencontre Abu Brahim, inspirateur de l'attentat précité, et devient Abu Kacem, un homme-machine et l'instrument d'une vengeance sur fond de complot islamiste qui va, de fait, mettre Bruxelles à feu et à sang dans un final aussi gothique qu'apocalyptique. Ce Second Disciple va surtout jouer, parfois jusqu'au malaise, avec tous les a priori et les présupposés de ses lecteurs sur le sujet pour l'amener autrement, autre part, mais sans doute jusqu'aux racines du mal, infiniment complexes et qui expliquent, peut-être, " quel homme on devient quand on grandit dans ces quartiers-là, et comment les événements se succèdent pour amener à tel ou tel acte ". Kenan Görgün qui, pendant les dix premières années de sa jeune carrière déjà riche de romans, de nouvelles, de prix et même d'une pièce de théâtre, ne voulait surtout pas devenir " l'écrivain-belge-d'origine-étrangère ", prend désormais le problème à l'envers, et fouille bille en tête ses origines doubles, au centre de son roman et aussi de ses constats, terribles, amers et surtout sans concession ni complaisance pour personne : " Les personnages que je fais vivre dans mon roman, je les connais, ce sont des gamins comme moi qui ont été éduqués avec l'idée, très opportuniste, que pour s'intégrer, tout en restant coincé dans ses valeurs traditionnelles, il faut réussir : avoir un bon job, un bon salaire, s'acheter une maison, puis une deuxième... Mais pendant qu'on nous assénait ce discours-là, le monde était en train de changer : le marché du travail n'est plus le même, les possibilités se sont envolées. Le sentiment d'avoir été trompé, éduqué dans une sorte de mensonge ou d'illusion, s'est généralisé. Les jeunes ont été trahis à la fois par leurs parents et par la société parce que le deal ne tient plus : on nous a arnaqués, vendu du vent. Le rêve capitaliste est complètement hors de portée. Je pense même que la question de Dieu est parfois secondaire dans la radicalisation. La démarche des convertis est plus punk que spirituelle dans le nihilisme qu'elle véhicule. " Mieux, ou pire : Kenan Görgün voit dans le djihadisme moderne une sorte de " capitalisme spirituel qui a perverti avec les grands moyens quelques notions de l'islam pour les servir avec un marketing, un discours et une idéologie prêts à consommer... sur lesquels sautent les jeunes. D'ailleurs, sur cent jeunes qui sont partis en Syrie, combien ont réellement combattu ? En réalité, très peu. La plupart, qui n'avaient rien ici, pas de boulot, pas de fric, pas de meuf, ont tout trouvé sur place. Le djihadisme a permis à beaucoup de gens de vivre un rêve capitaliste sans en avoir les moyens ni fournir les efforts nécessaires. Tout ça parce qu'on a négligé de les nourrir spirituellement avec autre chose que du matériel et du fric. " On l'a compris, Le Second Disciple ne fera en soi plaisir à personne dans les mécanismes qu'il décrit, mais enchantera, en revanche, l'amateur de polar tendu et bien écrit - avec quelques fulgurances sur Bruxelles et cette cicatrice qu'est le canal, personnage à part entière et magnifiquement décrit de ce récit cauchemardesque (" A l'inverse des cours d'eaux naturels, le canal n'apaise pas mais inspire des idées noires, et l'honnête homme ne s'attarde jamais à son bord. "). On attend de lire la suite de ce qui formera donc une trilogie " dédiée aux communautés des quartiers populaires et prolétaires de Bruxelles qui n'ont pas voix au chapitre ". " Le deuxième tome, qui devrait sortir cette année, se centrera sur " La Petite Turquie " de Saint-Josse et de Bruxelles, et ne me fera pas que des amis. Quant au troisième, il va mettre le feu à toute la ville ! Même si elle brûle déjà pas mal, ce n'est qu'un début. "