Comme un gros malaise. Une de ces campagnes tous crocs dehors où, irrésistiblement, une étrange folie, celle de l'incivilité verbale, s'empare des élites républicaines. Depuis le week-end dernier, la course à l'Elysée dérape. Les proches du président Jacques Chirac ont mis ouvertement - et crûment! - en cause le rôle du Parti socialiste dans le déclenchement de la nouvelle "affaire Schuller". Après sept ans de fuite aux Caraïbes, cet ancien élu RPR, poursuivi pour trafic d'influence, a quitté le soleil pour l'ombre d'une prison parisienne. Inculpé dans l'enquête sur les marchés publics de l'office HLM des Hauts-de-Seine, Didier Schuller a décrit un système de financement occulte du RPR et accusé les gaullistes Charles Pasqua et Edouard Balladur d'avoir participé à une tentative de déstabilisation du juge Eric Halphen, alors en charge du dossier des marchés.
...

Comme un gros malaise. Une de ces campagnes tous crocs dehors où, irrésistiblement, une étrange folie, celle de l'incivilité verbale, s'empare des élites républicaines. Depuis le week-end dernier, la course à l'Elysée dérape. Les proches du président Jacques Chirac ont mis ouvertement - et crûment! - en cause le rôle du Parti socialiste dans le déclenchement de la nouvelle "affaire Schuller". Après sept ans de fuite aux Caraïbes, cet ancien élu RPR, poursuivi pour trafic d'influence, a quitté le soleil pour l'ombre d'une prison parisienne. Inculpé dans l'enquête sur les marchés publics de l'office HLM des Hauts-de-Seine, Didier Schuller a décrit un système de financement occulte du RPR et accusé les gaullistes Charles Pasqua et Edouard Balladur d'avoir participé à une tentative de déstabilisation du juge Eric Halphen, alors en charge du dossier des marchés.Pour Chirac et ses siens, l'affaire est entendue: à deux mois et demi du premier tour de la présidentielle - l'élection se déroulera les 21 avril et 5 mai prochains -, tout cela relève de la manipulation. "Pourquoi n'est-on pas allé chercher Schuller plus tôt ?" demandent des responsables du RPR. L'ancien Premier ministre Alain Juppé, homme au langage ordinairement châtié, a accusé son successeur à Matignon, Lionel Jospin, et les socialistes "à tous les échelons" de mener une "campagne ordurière" et de "remuer la merde". Ces accusations ont été qualifiées de "propos de cabinet" par François Hollande, le premier secrétaire du PS, toujours à l'affût d'un bon mot. A l'Elysée comme au RPR, on veut voir dans le "complot socialiste" une manifestation du trotskisme passé de Jospin. Juppé n'a-t-il pas récemment traité le Premier ministre d'"apothicaire trotskiste" ? Dès lors, les caciques du mouvement gaulliste sonnent la charge, donnant la consigne de "rendre coup pour coup à ceux qui manient l'anathème". En réalité, la violence de la contre-offensive paraît traduire une inquiétude sur la stratégie de campagne attentiste adoptée jusqu'ici par Chirac. La position du président, toujours pas candidat officiel à la sélection, s'effrite dans les sondages. Un avertissement d'autant plus fort qu'il intervient en février, traditionnellement le mois où commence à se dessiner le visage définitif d'une élection présidentielle. Depuis l'été dernier, Chirac devançait Jospin de près de cinq points dans presque toutes les enquêtes d'opinion. Avec 23 à 26 %, le chef de l'Etat est désormais talonné par son Premier ministre et principal rival (autour de 22%), candidat "probable" un jour, "disponible" le lendemain et chaque matin un peu plus certain. Dans le même temps, le "troisième homme" de la course à l'Elysée, Jean-Pierre Chevènement, candidat du "pôle républicain", a repris sa surprenante percée dans les intentions de vote (de 12 à 14 %). Cela confirme l'idée que l'ancien ministre de l'Intérieur du gouvernement Jospin s'impose de plus en plus comme une valeur refuge pour nombre d'électeurs de la droite souverainiste. Classé en quatrième position, Jean-Marie Le Pen, le leader du Front national, savoure sa résurrection et paraît en mesure de franchir la barre des 10 %. A l'extrême gauche, Arlette Laguiller, toujours en piste, surfe sur l'altermondialisme et un sentiment antiaméricain toujours vivace en France. Elle fait jeu égal avec Noël Mamère, le candidat des Verts (de 6 à 7 % chacun) et devance Robert Hue (de 4 à 5 %), qui rame pour sauver le Parti communiste. Inquiétant pour la droite dans la perspective du second tour, le fléchissement de Chirac ne profite pas au libéral Alain Madelin ni au centriste européen François Bayrou, toujours scotchés autour de la barre des 5 %. Charles Pasqua, le souverainiste droitier, est crédité, lui, de 1 à 3 % dans les derniers sondages. Entravé par le poids des affaires, il ne semble pas, lui non plus, en mesure de sortir de la catégorie des candidatures de témoignage ou marginales. Du coup, la droite républicaine n'obtiendrait, au total, que 37 % au premier tour. Jamais elle n'a été aussi faible sous la Ve République, instaurée en 1958. La gauche plurielle, qui gouverne la France depuis cinq ans - Jospin, Hue, Chevènement, Mamère - totaliserait, elle, un confortable 45 %. Pourtant, Chirac est encore fréquemment donné vainqueur au second tour, de très peu, il est vrai. Explication: la médiocrité des reports de voix dont bénéficie Jospin. Sur 100 électeurs de Chevènement, 44 seulement voteraient Jospin au second tour. Plus étonnant encore: seuls les deux tiers des voix accordées au communiste Robert Hue se reporteraient sur le candidat de la gauche. Rien n'est toutefois définitif. Près d'un électeur sur deux affirme pouvoir changer d'avis et de nouveaux candidats se déclarent, comme le chasseur Jean Saint-Josse, dont la liste avait obtenu près de 7 % aux élections européennes. Toujours est-il que Chirac continue de chuter et qu'il est désormais condamné à surprendre pour l'emporter le 5 mai. Nombre de familiers de l'Elysée avaient conseillé au président sortant de se déclarer candidat le plus tard possible, comme son prédécesseur François Mitterrand en 1988. Il apparaîtrait ainsi, à quelques encablures du scrutin, comme le "père de la nation" et le "président de tous les Français". Mais nulle "chiracomania", aujourd'hui, chez les électeurs de droite, hormis celle qui s'organise autour de Bernadette Chirac, son épouse, médiatisée pour ses oeuvres humanitaires. Une partie de son électorat semble toujours reprocher à Chirac de s'être fourvoyé en prononçant la dissolution de l'Assemblée nationale il y a cinq ans.Les soucis de ChiracL'anxiété de ses partisans est en tout cas de plus en plus perceptible. Outre les mauvais sondages, il y a la ronde incessante des affaires, qui reprend de plus belle avec la fin de cavale de Didier Schuller, arrivé en France le 5 février. Le retour du fugitif pourrait éclairer la justice sur les circuits de financement illicites du RPR. Autre souci pour le président: le livre du juge Halphen, à paraître le 6 mars, période que l'Elysée avait estimé la meilleure pour l'annonce de candidature de Chirac. Le magistrat, qui, l'an dernier, n'a pu entendre le chef de l'Etat dans l'affaire des HLM de la Ville de Paris, a démissionné et dénoncé une "justice à deux vitesses". Le président sortant peut-il néanmoins rebondir ? Certains le supplient aujourd'hui d'entrer dans l'arène plus tôt que prévu, au lieu de mettre en avant les Juppé, Sarkozy et autres Séguin, qui cachent mal leurs inimitiés. Il en est question. Lui seul aurait cette capacité de mobiliser les foules, ce don du contact direct. Mais lorsque Chirac deviendra candidat, il lui faudra répondre d'"un septennat de deux ans", selon l'expression cruelle d'un élu de droite. Son bilan et ses projets seront comparés à ses promesses de 1995, ce qui risque d'éroder encore sa position. En revanche, il ne manquera pas de rappeler aux Français que Jospin, accaparé par son propre bilan à la tête du gouvernement, s'est livré ces derniers mois à une forme de démagogie en cédant à plusieurs reprises aux revendications sociales. La période a donné l'impression à beaucoup que, si Chirac promet tout à tout le monde, Jospin accorde n'importe quoi à n'importe qui. Le dossier clé de l'insécurité pourrait également faire pencher la balance à droite. Longtemps, les Français interrogés par les instituts de sondage ont érigé le chômage en priorité des priorités gouvernementales. Mais, depuis l'été 2001, l'opinion s'est retournée. La lutte contre la violence tient désormais la première place. Il est vrai que les chiffres relatifs à l'insécurité éclairent cette évolution de l'opinion: en un an, les crimes et délits ont augmenté de 7,7 % en France, et de 12 % en zone rurale. Ce bilan 2001 de la délinquance embarrasse le futur candidat Jospin. Lancée pour relever le défi, la police de proximité a eu pour effet pervers de générer plus de plaintes et une suractivité policière, et de grossir ainsi les statistiques. Bien entendu, le RPR exploite le thème à fond: l'ex-ministre de l'Intérieur Jean-Louis Debré, qui n'avait pas prévu les départs en retraite massifs de policiers, a blâmé la "politique de gribouille du gouvernement". Un autre ancien de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, parti à l'assaut du "condominium" Chirac-Jospin, se pose, lui, en joker entre "l'angélisme de la gauche" et "la démagogie de la droite". De son côté, Jospin, pour sortir de la nasse, jure qu'au cours de la prochaine législature sa majorité, par une action volontariste, fera reculer l'insécurité comme elle a fait reculer le chômage depuis 1997. L'argument a perdu de sa pertinence: la hausse du chômage de 0,5 % en décembre, la huitième consécutive, vient clore une année 2001 bien terne. Cette annonce, faite la semaine dernière, en début de campagne, est un handicap de plus pour Jospin. Certes, le gouvernement peut légitimement rappeler que l'augmentation de 47 000 chômeurs sur douze mois (+2,2%) ne doit pas faire oublier que, en France, le nombre de sans-emploi a régressé de plus de 3 millions à 2,2 millions en quatre ans. Le ralentissement de la croissance depuis l'an dernier rendait par ailleurs probable cette remontée du chômage. Mais ces arguments ne sont guère audibles en période préélectorale. D'autant que les adversaires de Jospin l'ont accusé d'avoir joué aux apprentis sorciers avec les 35 heures. "La bataille contre le chômage ne se gagne pas par la réduction systématique du temps de travail", clament-ils.Le charme des présidentiellesReste que Jospin ne semble pas trop souffrir de la publication des mauvais chiffres de la délinquance et du chômage. Les derniers sondages d'opinion le donnent pratiquement à égalité avec Chirac au premier tour, ce qui justifie l'actuelle assurance décontractée du "candidat disponible". Pour le président français, ces résultats sont alarmants. Mais chaque élection présidentielle connaît ses rebondissements, qui font le charme de ces temps forts de la vie politique française, portés aussi par une intense dramaturgie télévisuelle. En 1965, la percée inattendue du centriste Jean Lecanuet avait permis à François Mitterrand de mettre le général de Gaulle en ballottage. En 1974, il y a eu la chute brutale de Jacques Chaban-Delmas. Puis, en 1981, l'écroulement de Georges Marchais, qui a facilité la victoire de Mitterrand. Ou encore, en 1988, la percée de Jean-Marie Le Pen. Et la remontée spectaculaire de Chirac, en 1995, tandis que Balladur, donné longtemps favori du duel à droite, perdait pied. En 2002, la précampagne a déjà réservé quelques surprises. En sera-t-il de même lors des dix dernières semaines de l'actuelle cohabitation ?Olivier Rogeau