Né à Lille en 1955, François Boucq a entamé sa carrière de dessinateur comme caricaturiste politique dans les années 1970. Scénariste et dessinateur, il a adapté en BD les livres La Femme du magicien et Bouche du diable du romancier américain Jerôme Charyn, exploré le western avec Jodorowsky, dans les pages de Bouncer, ou les services secrets du Vatican avec Sente dans Le Janitor. Dès 1983, il crée le personnage de Jerôme Moucherot, agent d'assurance dans un monde qui est une jungle, et à qui il vient d'offrir un sixième tome. Grand Prix du festival international de la bande dessinée d'Angoulême en 1998, il rejoint l'équipe de Charlie Hebdo en 2015. La galerie Huberty et Breyne vient de lui consacrer une grande exposition au Sablon, à Bruxelles. Rencontre avec un dessinateur aussi à l'aise dans l'humour que dans le réalisme.
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Né à Lille en 1955, François Boucq a entamé sa carrière de dessinateur comme caricaturiste politique dans les années 1970. Scénariste et dessinateur, il a adapté en BD les livres La Femme du magicien et Bouche du diable du romancier américain Jerôme Charyn, exploré le western avec Jodorowsky, dans les pages de Bouncer, ou les services secrets du Vatican avec Sente dans Le Janitor. Dès 1983, il crée le personnage de Jerôme Moucherot, agent d'assurance dans un monde qui est une jungle, et à qui il vient d'offrir un sixième tome. Grand Prix du festival international de la bande dessinée d'Angoulême en 1998, il rejoint l'équipe de Charlie Hebdo en 2015. La galerie Huberty et Breyne vient de lui consacrer une grande exposition au Sablon, à Bruxelles. Rencontre avec un dessinateur aussi à l'aise dans l'humour que dans le réalisme. Revoilà votre comptable avec veste en peau de tigre et stylo dans le nez, toujours guilleret et bavard, mais cette fois, en pleine crise existentielle ! Comment vous est venue cette idée ? Je participais à un salon du livre, quand je me suis rendu compte que la moitié de ce salon était consacrée à des trucs sur la conscience, la pleine conscience, la découverte de soi, ce genre de choses. Un salon rempli de livres qui vous expliquent comment penser, avec plein d'auteurs qui vont vous dire comment vous découvrir vous-même... Déjà, ça m'énervait, puis je me suis soudain retrouvé dans un univers à la Sempé, un auteur que j'adore : un midi, je vois un mec avec sa gueule toute bronzée derrière ses deux énormes piles de livres, tout seul, sans personne devant lui. Et son livre s'appelait... " Comment bien vivre ensemble ". Tout était dit. Ça m'a donné envie de raconter l'histoire d'un gars qui va à la découverte de lui-même, mais vraiment lui-même. Une quête intérieure, mais en extérieur, " pour ne pas salir chez soi "... C'est surtout l'occasion, une nouvelle fois, de réaliser des séquences et des images qui ne peuvent exister qu'en dessins et en BD. Avec l'humour absurde, c'est un peu la marque de fabrique de Jérôme, non ? Il y a dans la BD une relation extrêmement ténue avec la vie, qui m'a donné envie d'en faire ; quand je regardais un personnage de Franquin, je le voyais vivre. Pour moi, Gaston existait vraiment dans la rédaction de Spirou ! Intuitivement, j'ai été capté par cette manière de rendre, simplement avec des traits, des parts de vie. Et surtout, la spécificité de la bande dessinée, c'est que tout y est possible, absolument tout. On peut y faire admettre l'inadmissible, sortir complètement du quotidien. C'est aussi un monde où la fantaisie peut dominer, même si c'est devenu rare : les auteurs d'aujourd'hui sont frileux. L'élégance aussi a tendance à disparaître. Cette idée d'élégance est fondamentale dans votre oeuvre, vous êtes un des rares à user du " beau dessin " pour faire de l'humour, un dessin très semblable à celui qui est le vôtre dans un récit réaliste ou un polar cru... J'ai une haute estime du dessin, et j'ai appris l'aristocratie de mon métier en travaillant avec des ouvriers, des plombiers qui étaient de vrais maîtres de leur profession. Parfois, dans la BD, vous rencontrez des gens qui se la jouent, mais qui ne sont pas des artisans. Les choses se dissolvent, cette élégance est devenue une valeur plus compliquée à défendre aujourd'hui. Il y a souvent une discrimination du dessin ambitieux. On dit souvent qu'un petit dessin vaut mieux qu'un long discours, mais moi je pense qu'un beau dessin vaut mieux qu'un petit dessin ! C'est une des raisons qui m'ont poussé à accepter la proposition de rejoindre Charlie Hebdo après les attentats. Ça, et la mémoire de Cabu, que j'admirais beaucoup.Dans Charlie, vous avez surtout illustré la rubrique " écologie " ou des reportages ; on n'est plus dans la caricature politique comme vous en avez fait beaucoup au début de votre carrière. La rubrique écologie, je l'ai couverte pendant trois ans parce que le propos me plaisait : comment s'en sortir ? On est tellement embarqué dans le même bain de l'industrialisation. Il faudrait tout péter, mais je crois que personne, même y compris les écologistes, n'est vraiment prêt à le faire. Même moi je suis coincé ! Pour illustrer ces articles que je reçois par Internet, je scanne mes dessins et je les renvoie par mail, en sachant que ça passe par des machines installées aux Etats-Unis qui utilisent des refroidisseurs qui fonctionnent au charbon, ou pour lesquels on décapite des montagnes pour exploiter le gaz de schiste... Difficile d'en sortir. Travailler à Charlie Hebdo, c'est aussi, surtout, défendre une certaine idée de la liberté d'expression, non ? Je pense comme eux que l'humour ne doit pas être moral. On devient chiant si c'est le cas, si on teinte d'humour un propos pour le rendre plus acceptable. L'humour doit au contraire rester incisif, provocateur, risqué. Or, aujourd'hui, c'est devenu difficile de le pratiquer parce que vous avez tous ceux qui vous guettent pour vous mettre un pain dans la gueule. Avant, quand vous faisiez une mauvaise blague sur les Noirs, les juifs, les homosexuels, que sais-je, les gens se disaient " quel con " ; maintenant ils vous collent un procès ! Et les réseaux sociaux ont aboli l'accord tacite qui peut exister entre un dessinateur et ses lecteurs, tout y est décontextualisé. Récemment, j'ai posté un dessin de Moucherot qui intronisait un homme préhistorique en lui disant, solennel : " Et maintenant, je te donne mon pouvoir d'achat. " Dans la foulée, un mec a commenté : " Et ben heureusement qu'il y a des consommateurs pour acheter tes bouquins ! " En permanence, le bougon de service est à l'affût. Tout le monde a une opinion. On sent que vous n'avez pas une grande estime pour vos contemporains... J'ai surtout l'impression qu'on est en train de fabriquer un monde de machines et qu'on leur délègue de plus en plus de choses. Or, tout ce que l'on met dans la machine, on ne le met pas dans nos propres expériences. Lors d'une soirée, les participants avaient oublié de prendre un décapsuleur. Alors qu'est-ce qu'ils ont fait ? Ils ont sorti leur imprimante 3D, cherché un modèle de décapsuleur sur Internet et en ont fabriqué un. Avant, on allait sur le palier en demander un au voisin, ou on décapsulait avec les dents !