Un paysage dans lequel sont inscrites la vie et la sueur des hommes ne peut être laid. Il est pourtant courant de stigmatiser la disgrâce des contours industriels de villes telles que Charleroi ou Liège. Sans doute est-ce parce que l'on ne les voit plus, gommés qu'ils sont sous la routine du quotidien, ou que l'on n'a pas appris à les regarder en vertu de l'épaisse couche des préjugés. Il faut rappeler le lien indéfectible qui unit pourtant la laborieuse extraction du charbon à l'esthétique telle qu'elle s'est ré- inventée dans l'art moderne. C'est Van Gogh, le peintre de génie, qui en est le trait d'union. Lors de son séjour dans le Hainaut, "pays du soleil de soufre", l'artiste entreprend de descendre au coeur de la Marcasse, à Wasmes, l'une des mines les plus dangereuses de l'époque. A 700 mètres de profondeur, "si on lève les yeux, on entrevoit une lueur pas plus grande qu'une étoile dans le ciel", confie l'auteur des Tournesols dans une lettre adressée à son frère Théo. Concentran...

Un paysage dans lequel sont inscrites la vie et la sueur des hommes ne peut être laid. Il est pourtant courant de stigmatiser la disgrâce des contours industriels de villes telles que Charleroi ou Liège. Sans doute est-ce parce que l'on ne les voit plus, gommés qu'ils sont sous la routine du quotidien, ou que l'on n'a pas appris à les regarder en vertu de l'épaisse couche des préjugés. Il faut rappeler le lien indéfectible qui unit pourtant la laborieuse extraction du charbon à l'esthétique telle qu'elle s'est ré- inventée dans l'art moderne. C'est Van Gogh, le peintre de génie, qui en est le trait d'union. Lors de son séjour dans le Hainaut, "pays du soleil de soufre", l'artiste entreprend de descendre au coeur de la Marcasse, à Wasmes, l'une des mines les plus dangereuses de l'époque. A 700 mètres de profondeur, "si on lève les yeux, on entrevoit une lueur pas plus grande qu'une étoile dans le ciel", confie l'auteur des Tournesols dans une lettre adressée à son frère Théo. Concentrant comme nul autre la douleur tragique de la condition humaine, le pays minier a eu cet effet de révélation sur l'intéressé en accrochant définitivement son oeuvre au réel. "Le Borinage a déclenché chez Vincent la décision de se consacrer à l'art", écrit David Haziot dans une passionnante biographie (1). Il reste qu'il fallait l'oeil d'un hors-venu pour exprimer le sublime parmi les misérables cahutes des ouvriers et les ciels noircis par la fumée. Ce constat vaut encore aujour-d'hui. La preuve en est donnée à travers enFER (2), une exposition sur le site du Bois du Cazier, à Marcinelle, qui fêtera cette année les 65 ans de la terrible catastrophe du 8 août 1956. Présenté dans l'ancienne salles des machines du charbonnage, l'accrochage porte la patte de Jo Struyven (1961), un photographe néerlandophone autodidacte. Basé à Bruxelles, l'homme s'est déjà fait connaître à travers des images panoramiques de la côte belge. A la très biaisée question de savoir pourquoi il est passé de la poésie du bord de mer à l'âpreté des bassins sidérurgiques, il remet les choses en perspective: "C'est une vision totalement erronée qui consiste à croire qu'il y a d'un côté un paysage naturel et de l'autre un environnement industriel. Notre littoral a aussi été défiguré mais par une industrie d'un autre type, celle du tourisme." Jo Struyven a mené un travail en solitaire pendant six ans, baladant son Nikon D850 de bords de Meuse en terrils. A l'origine de sa fascination pour les friches industrielles wallonnes? "Des souvenirs d'enfance, explique-t-il. Je suis originaire de Saint-Trond et, avec mes parents, on préférait aller à Liège qu'à Hasselt. Il y a tout un imaginaire associé, celui qu'on retrouve dans les films des frères Dardenne ou, du côté anglais, chez Ken Loach." Sur place, le visiteur est happé par une septantaine d'images qui sont soit imprimées sur des plaques d'aluminium de 2 mètres x 0,90 mètre, soit présentées dans des caissons en bois rétroéclairés. Le tout se découvre pour le moins immersif, l'oeil se perd dans un foisonnement de détails mêlant très souvent avant-plan de nature en pleine reconquête, habitations populaires et géants d'acier sur fond de ciel neutre. "Mon but est d'esthétiser ces paysages, commente Jo Struyven, de rendre hommage à leur beauté, ainsi que, par la bande, à ceux qui ont laissé leur vie en les forgeant, afin de susciter une réflexion sur le destin de ce patrimoine. S'il l'on démantèle les hauts-fourneaux les uns après les autres, à l'instar de l'emblématique HF6 à Seraing, comment pourra-t-on transmettre cette histoire aux jeunes générations? C'est un pan entier de notre passé national qui part en poussière." Afin de réussir cette opération de sublimation, le photographe n'a pas ménagé sa peine pour "tourner autour" de ces monstres de fer désormais inoffensifs en vue de dénicher le meilleur angle, qu'il surgisse sous une certaine lumière du terril des Hiercheuses ou de celui du Sacré-Français. Sans compter la postproduction: les incessantes retouches afin de gommer les perspectives et lisser les aspérités ; voire déployer des agencements, parfois jusqu'à neuf clichés accolés, pour restituer la richesse de ces témoins muets du dernier secteur industriel belge. Comme le pointe Alain Forti, conservateur du Bois du Cazier, le travail minutieux de Jo Struyven rappelle les peintures des primitifs flamands mettant toute leur technique au service d'une approche naer het leven, au plus près de la vie. On ne saurait trop recommander de renouer avec celle-ci en prolongeant la visite à la faveur d'une promenade sur l'un des terrils jouxtant le Bois du Cazier. Au sommet, comme dans les prises de vue de Struyven, le panorama industriel s'abandonne, émouvant et désarmant, au regard.