Où s'arrêtera la révolution baroque? Depuis trente ans qu'elle bouscule les convenances des classiques, il fallait bien un jour en décortiquer le succès. Certains l'ont fait par le livre, comme Philippe Beaussant et son Vous avez dit baroque?. D'autres préfèrent la voix comme instrument de prosélytisme. En marge de la 7e édition du Printemps baroque du Sablon, du 20 au 27 avril, et de ses propres Divertissements de Versailles, du 29 avril, au palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le chef des Arts florissants, William Christie ( lire le portrait en page 77), est de ceux-là.
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Où s'arrêtera la révolution baroque? Depuis trente ans qu'elle bouscule les convenances des classiques, il fallait bien un jour en décortiquer le succès. Certains l'ont fait par le livre, comme Philippe Beaussant et son Vous avez dit baroque?. D'autres préfèrent la voix comme instrument de prosélytisme. En marge de la 7e édition du Printemps baroque du Sablon, du 20 au 27 avril, et de ses propres Divertissements de Versailles, du 29 avril, au palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le chef des Arts florissants, William Christie ( lire le portrait en page 77), est de ceux-là. Il profitait tout récemment d'une Grande Conférence catholique pour monter en chaire de vérité. Pourquoi les baroqueux dament-ils le pion aux musiciens romantiques et contemporains? C'est simple, répond Christie: les temps s'y prêtent merveilleusement. Aujourd'hui, comme à l'époque baroque, le monde échappe à l'homme, qui avait cru le circonscrire dans un élan - celui de la Renaissance, celui du XXe siècle. Et le voici dans l'angoisse des incertitudes où il s'est jeté: "L'individu apparaît soudain avec ses plus fortes passions, dont le monde musical se fait le reflet, explique-t-il. Ce monde-là est multiple: il se dédouble, joue d'anamorphoses, de métamorphoses, s'emporte sur ses jeux de contrastes. Il offre un spectacle total qui ouvre sur le merveilleux - scènes infernales, batailles -, sur le rire, et cherche à divertir son auditoire. Comme au XVIIe siècle, n'est-ce pas ce que recherche aujourd'hui un public en proie à un monde désorienté et incertain? Cette musique nous permet tout simplement de nous divertir et de nous empêcher de sombrer dans l'uniformité du monde actuel." Uniformité des interprétations, de l'enseignement, des firmes de disques: la cause est entendue, et l'empoussiérage du répertoire "mainstream", comme il dit, inévitable.Une once de fraîcheurComment, il est vrai, retrouver dans ce répertoire dominant une once de fraîcheur, quand on a derrière soi mille autres références qui éreintent les mêmes portées de Mozart, de Chopin ou de Ravel et se distribuent à prix cassés? Comment revendiquer une légitimité quand, par le disque, un Stravinsky vieillissant s'est fait le seul dépositaire du sens de son oeuvre? Comment échapper encore à l'influence des "majors" qui s'érigent en tribunaux culturels? Christie montre du doigt Dietrich Fischer-Diskau, faisant référence au célèbre texte Le Grain de la voix, dans lequel Roland Barthes dénonce les diktats esthétiques du ténor allemand. Selon le critique français, Fischer-Diskau aurait, de son obsession pour l'articulation des mots, balayé le grain combien plus profond de la voix d'un Panzera. Au point de l'éjecter de l'Histoire. La faute incombe aussi au public, à son exigence de perfection, à la scène comme au disque, de puissance et de prouesses techniques aptes à le sortir de son ennui. Au contraire, les plates-bandes baroques sont autrement plus fertiles en découvertes. D'où leur public jeune et en appétit, leurs musiciens, en situation plus précaire peut-être, mais capables de multiplier les expériences, de se remettre en question. En un mot, d'avoir la peau de ce damné darwinisme culturel qui voulait bien faire de l'évolution musicale un progrès linéaire. Pour les baroqueux, pas de progrès: juste des formes et des instruments parfaitement adaptés à l'esthétique de leur temps. "Avec des violons anciens, l'art vocal n'est plus sacrifié aux décibels et à la performance, reprend Christie. Les voix échappent aux orchestres de plus en plus puissants, au diapason qui ne cesse de monter, à ce monde lyrique criard et vulgaire." Mais, surtout, le succès des baroqueux, selon lui, tient dans un nouveau concept de création. A l'inverse des compositeurs plus tardifs, qui notaient tout à l'usage de l'interprète-roi, les baroques laissent des textes sommaires, une trame qui exige un réel acte de création pour ressusciter. "Regardez Le Retour d'Ulysse, de Monteverdi. Cet opéra nous est essentiellement parvenu écrit sur deux lignes: une pour le chant qu'il fallait avant tout respecter, une pour la basse continue. Les harmonies, les couleurs sont le résultat de l'improvisation collective. L'exercice permet une large palette d'interprétations différentes, il évite toute sclérose. Une vraie libération de l'interprète." C'est là que Christie voulait en venir. Le baroque est davantage qu'un style: une attitude face à la partition. Aujourd'hui, cette attitude a fait voler en éclats les frontières étanches entre les répertoires. Et Harnoncourt de diriger Dvorak, et Herreweghe, Bruckner! Une vraie révolution... Issu, avec l'Autrichien Nikolaus Harnoncourt et le Néerlandais Gustav Leonhardt, de la première génération des baroqueux, le Belge Sigiswald Kuijken se montre moins complaisant que Christie. C'est qu'après trente ans ce répertoire pourrait déjà souffrir des travers que William Christie identifie pour la tradition romantique. "Nous sommes rattrapés par le système commercial et les travers du succès. Caecilia Bartoli ou le Giordano Harmonica, c'est, certes, très plaisant, mais n'est-ce pas au fond un peu tiré par les cheveux? N'y a-t-il pas dans l'art quelque chose de plus élevé?" Kuijken a tendance à penser qu'on prend de plus en plus le public pour des idiots et qu'on lui donne du "cross over", un collage de styles, pour lui faire sauter le fossé des siècles. "Cela devient la norme. On en voit de moins en moins qui restent attachés à un certain purisme - j'entends par là: qui cherchent à aller au fond des choses. Ces problèmes que Christie voit ailleurs, on est déjà en plein dedans et, à vrai dire, je ne sais pas s'il est possible d'en faire l'économie. Un mouvement qui naît, c'est comme un enfant. Il ne reste pas sous la tutelle de ses parents. C'était peut-être une erreur, ou de la naïveté, d'avoir imaginé qu'il resterait plus authentique. Mais j'ai l'impression qu'on jette le bébé avec l'eau du bain." Le chef de la Petite Bande ne voit que deux solutions: ou le mouvement se dilue jusqu'à disparaître; ou apparaît une nouvelle génération pour rectifier le tir...Sigiswald Kuijken, la Petite Bande et les frères Genz donneront une Passion de Carl Philipp Emanuel Bach, le 14 mai, à 20 heures, aux palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Réservations : 02-507 82 00.Xavier Flament