C'est pas en suçant un palmier que t'auras son coeur : chaque fois qu'elle parlait, c'était toute la philosophie du monde, et toutes ses lumières, qui allumaient son rouge à lèvres usé. Foxy, bon sang, pendant presque trente ans, elle en avait déclenché, des sérénades de boutons de braguette, derrière le café. Pendant vingt-huit ans, elle avait postillonné sa sagesse avec une vigueur tropicale, dans sa petite allée : frêle ligne droite reliant les candélabres des beaux quartiers aux mégots des quartiers populaires.
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C'est pas en suçant un palmier que t'auras son coeur : chaque fois qu'elle parlait, c'était toute la philosophie du monde, et toutes ses lumières, qui allumaient son rouge à lèvres usé. Foxy, bon sang, pendant presque trente ans, elle en avait déclenché, des sérénades de boutons de braguette, derrière le café. Pendant vingt-huit ans, elle avait postillonné sa sagesse avec une vigueur tropicale, dans sa petite allée : frêle ligne droite reliant les candélabres des beaux quartiers aux mégots des quartiers populaires. Et puis ce fut la guerre. Celle du sexe sauvage contre l'éthique. Celle des affiches " Sugar Daddy " contre les tweets #BalanceTonPorc. D'un côté, on incitait à la suprématie monnayée de l'homme friqué sur la femme sexy. De l'autre, on vomissait la luxure subie. Foxy y avait perdu son latin : l'une comme l'autre approche ne se valaient-elles pas, au fond ? Quoi qu'il en soit, dans cette équivoque affaire, elle avait vu son monde se figer, comme du blanc de boeuf mis à refroidir, dans une friteuse. Les huissiers avaient enfumé son allée. Acculée, elle avait opté pour la reconversion professionnelle. Si tu veux récolter des lauriers, faut commencer par en planter un dans ton coin, tu piges ? qu'elle disait, Foxy. Et tout le monde pigeait. Ce n'était sûrement pas pour rien que, depuis quinze jours, elle donnait à gober des poissons rouges à 250 batraciens en surpoids, qu'elle assommait régulièrement dans l'évier de la cuisine du café. Le vieil Heinrich, l'homme à tout faire, lui donnait même un coup de main. De prime abord, quand sa copine Foxy avait pris la décision stakhanoviste d'élever des grenouilles, comme le firent, jadis, les Ricains affamés, dans les années 1930, l'Allemand avait trouvé ça pas mal (1). Faut dire que personne n'avait protesté : sa collègue, Paula, était en burnout, depuis l'affaire du duel socialiste sous la pergola. Goliarda, elle, suçait des anxiolytiques, depuis le traumatisant déluge initié par Laurette (2). Foxy, elle, ne suçait plus rien. Entre vieux, fallait bien s'entraider. C'est pas en fouettant un pommier, que t'auras de beaux fruits, qu'elle disait, Foxy, en malaxant les cuisses d'une grosse bête verte. A nous la richesse ! Le monde va adorer nos fricadelles de grenouilles : c'est bon comme un lapin qui se serait tapé une poule. Heinrich eut un furtif haut-le-coeur et fouilla sa mémoire : pas trace de la moindre fable mêlant grenouilles, lapins, porcs et poules. Il fixa une affiche " Sugar Daddy " oubliée, sur le mur d'en face,et, dans un sursaut de raison, il se dit que - décidément - les animaux étaient partout, sauf là où on les attendait le plus. Mais c'est pas tout ça. L'heure tourne ! Où est encore passé le serveur ? S'agirait pas de louper le film qui va démarrer à 20h15, sur la Une... (1) Aux Etats-Unis, dans les années 1930, l'entrepreneur Albert Broel incita des centaines de fermiers à se lancer dans l'élevage de grenouilles géantes. Ce fut un fiasco. (2) Le vieil Heinrich, Paula et Goliarda sont des personnages récurrents de la chronique Café Geyser.ROSANNE MATHOT