Avec ses 60 000 exemplaires déjà écoulés, une avalanche de prix ( Psychologie Magazine, prix des lectrices de Elle, prix des Libraires, et n°1 des ventes dans les librairies indépendantes), Né d'aucune femme (1) est en train d'asseoir Franck Bouysse parmi les auteurs qui comptent. A bientôt 54 ans, alors qu'il écrit depuis quatre décennies, notre homme, auteur de Grossir le ciel, Plateau ou de Glaise, vit désormais de sa plume. Ce n'est que justice pour un auteur qui construit, mine de rien, une oeuvre cohérente, exigeante, personnelle et habitée, profondément ancrée dans la France rurale d'hier et d'aujourd'hui. C'est encore le cas dans ce dernier livre qui, au coeur de la Corrèze du xixe siècle, suit un curé de campagne en possession du journal intime d'une jeune fille de 14 ans (Rose), vendue par son père à un notable du coin pour de la roupie de sansonnet. Un roman choral de haute volée, monstrueux, au propre comme au figuré, qui se lit comme le plus haletant des polars. Rendant justice à sa magnifique héroïne Rose, Bouysse signe un subtil et aiguisé roman de femme.

C'est Rose qui racontait son histoire à travers moi. Et j'écrivais comme elle me parlait.

Vous êtes en train de sillonner les librairies de l'Hexagone pour accompagner Né d'aucune femme. Quels sont les retours les plus inattendus de vos lectrices et lecteurs ?

Quand je m'installe derrière mon bureau, je n'ai aucune idée de ce que je vais raconter. Sérieusement. Je ne sais pas ce que je fais. Et je ne cherche pas à comprendre mes intentions. Ce qui est troublant, c'est qu'une fois le livre achevé et en librairie, je suis toujours dans le même doute que pendant l'écriture et les gens commencent à me parler du roman et à me poser des questions. A partir de là, je commence à faire les liens.

Vous avez des exemples ?

Le prénom de l'héroïne, Rose, est emprunté à Rosa Coldfield de Absalon, Absalon ! de William Faulkner. C'est totalement inconscient. Beaucoup m'ont fait remarquer que le livre possède les ingrédients du conte et c'est vrai de certains de ses éléments (les figures de l'ogre, ou de la sorcière) mais je n'avais pas du tout l'impression d'en écrire un, de conte. Certains ont relevé aussi que le titre faisait référence, volontairement cette fois, à Macbeth. Dans l'oeuvre de Shakespeare, une des sorcières prophétise " qu'il ne pourrait jamais être tué par un homme né d'une femme ". D'où mon titre Né d'aucune femme. Que j'adore parce qu'il est énigmatique et mystérieux.

(1) Né d'aucune femme, par Franck Bouysse, Editions de la Manufacture de livres, 334 p.

Avant d'évoquer la genèse de Né d'aucune femme, décrivez-nous l'endroit où vous l'avez écrit. Lieu qu'on imagine lumineux, rempli de livres et de vos gris-gris dans un hameau perdu au milieu de votre Corrèze natale. C'est un peu ça ?

Je suis le seul habitant d'un petit hameau à quatre kilomètres d'où je suis né. Ma maman y vit toujours et nous avons encore la ferme de ma grand-mère. J'y vais souvent. J'ai retapé une maison que j'ai alimentée par de l'eau de source. J'ai réhabilité le four à pain et installé des ruches. Mon bureau est sous les toits, en hauteur. C'est effectivement lumineux et je suis entouré de verdure. Et j'ai des bouquins partout. Sur mon bureau, il y a toujours Shakespeare, Faulkner, Walt Whitman, T.S. Eliot, un dictionnaire, des vieilles versions empilées. Il y a des photos d'écrivains que j'affectionne. Faulkner, Yourcenar, Echenoz, Giono, Simenon et de vieilles photos d'Indiens prises par Edward Sheriff Curtis. Les murs sont blancs. J'ai aussi la photo en pied de mon arrière-grand-père, une vieille reproduction de l'édition en noir et blanc du Crabe aux pinces d'or de Hergé et une aquarelle de Théodore Poussin de Frank Le Gall parce que j'aime beaucoup la bande dessinée.

L'environnement géographique de Né d'aucune femme était le terrain de jeu de votre enfance. Vous avez été rattrapé par vos racines ?

Le monastère que j'évoque dans le livre est à quatre kilomètres de chez moi. C'est là que j'allais avec ma frangine et mes cousins pêcher les écrevisses ou ramasser les champignons. Il y a un très grand étang et un endroit qu'on appelle " le canal des moines ". Et d'un seul coup, au milieu de la forêt, il y a la flèche de la chartreuse. Et le monastère. Ma grand-mère me racontait que les moines s'enfuyaient par les souterrains pendant la guerre de Cent ans pour fuir les pillards. Gamin, j'étais un personnage d'Alexandre Dumas, de Victor Hugo...

Quel est le déclic de l'histoire ? Comment Rose débarque-t-elle dans votre vie ?

J'étais en train de retaper ma maison. Un jour, je décide d'aller marcher, et je descends dans la forêt. Quelque chose en moi s'est connecté avec un fait divers que j'avais lu il y a plus de vingt ans. A savoir qu'un paysan du xixe siècle de la région avait vendu l'une de ses quatre filles pour subvenir aux besoins de sa famille. Je me souviens être rentré chez moi, avoir sorti mon carnet et mon stylo à plume et avoir écrit : " Rose, mon nom c'est Rose. C'est comme ça que je m'appelle. " C'était la première fois que j'écrivais à la première personne. Comme si je me devais de raconter son histoire. C'est Malraux qui disait : " Lorsqu'on écrit, il faut accepter d'être possédé. " Pendant l'écriture, je ne me suis pas posé de questions, comme : devais-je revenir à la ligne ou écrire des dialogues ? C'est Rose qui racontait son histoire à travers moi. Et j'écrivais comme elle me parlait.

Comment mettre des mots sur cette sensation lorsque Rose s'empare de vous ? Un état fiévreux proche de la transe ?

J'étais dans la frénésie, dans quelque chose de tellurique. Je voulais savoir où était la lumière. C'était très physique. J'ai un rapport très physique à l'écriture. Ça demande beaucoup d'énergie. Franck Bouysse disparaît. Je m'absente. L'histoire s'écrit avec tout ce que cela implique de bouleversements parce que ce n'est pas neutre. Je ne fais aucune concession. Je ne me dis jamais que je vais trop loin et si un personnage prend une direction, c'est qu'il doit bien y avoir une raison. Cela dit, je n'ai jamais fait un plan de ma vie, je détesterais ça. Savoir où je vais. J'ai besoin que l'histoire se raconte, s'écrive.

C'est aussi un roman de lutte, de résistance, de résilience qui fait écho au monde d'aujourd'hui. Pensez-vous que c'est aussi pour cela que Né d'aucune femme est en passe de devenir un vrai roman populaire, au sens noble du terme ?

Je ne me posais pas la question en ces termes lors de l'écriture. Mais avec du recul, je le pense, oui. La violence, l'abus sont des thèmes universels. Et je suppose que si j'ai écrit là-dessus, c'est qu'il y a, quelque part, une révolte en moi. Je comprends pourquoi Rose peut chambouler et toucher les gens parce que cela touche aussi à l'intime.