"Un gosse, c'est la joie de vivre!" Ah oui, vraiment? Peu soucieux de briser nos illusions, depuis des années déjà, les spécialistes expliquent qu'en réalité les enfants ne sont pas épargnés par la dépression. Entre 8 et 12 ans, 2 % d'entre eux seraient touchés et 8 % entre 12 et 14 ans. Lors d'un colloque (1), psychiatres, pédopsychiatres et psychologues ont enfoncé le clou plus loin: les enfants qui ont vécu une première dépression présentent, davantage que les autres, une vulnérabilité accrue face à cette maladie et, sans doute, à d'autres pathologies mentales.
...

"Un gosse, c'est la joie de vivre!" Ah oui, vraiment? Peu soucieux de briser nos illusions, depuis des années déjà, les spécialistes expliquent qu'en réalité les enfants ne sont pas épargnés par la dépression. Entre 8 et 12 ans, 2 % d'entre eux seraient touchés et 8 % entre 12 et 14 ans. Lors d'un colloque (1), psychiatres, pédopsychiatres et psychologues ont enfoncé le clou plus loin: les enfants qui ont vécu une première dépression présentent, davantage que les autres, une vulnérabilité accrue face à cette maladie et, sans doute, à d'autres pathologies mentales."Aujourd'hui, la dépression est encore méconnue chez l'enfant et trop banalisée chez l'adolescent, constate le Pr Manuel Bouvard, chef du service enfants et adolescents au centre hospitalier Charles Perrens, à Bordeaux (France). L'adolescence représente, effectivement, une période de risque accru. Mais on a tendance à croire, à tort, que tous les ados dépriment, comme si cela était normal! En réalité, les remaniements psychiques vécus à ce moment sont différents de ceux d'un état dépressif. Il est essentiel de sensibiliser parents, éducateurs et médecins à la reconnaissance des symptômes, de formes variées, qui indiquent la présence d'une dépression chez les enfants et les adolescents." Plus l'enfant est jeune, plus il exprime sa dépression par des troubles comportementaux. "Il change. Il devient par exemple plus agressif, plus irritable, détaille le Pr Bouvard. Moins attentif en classe, tantôt agité, tantôt absent et léthargique, ses performances baissent. Ces signaux sont souvent associés à de l'anxiété et à des troubles somatiques: il a mal au ventre, des nausées ou, encore, mal aux articulations... Or le généraliste, puis le spécialiste éventuellement consulté, ne trouvent rien d'alarmant. En fait, nombre de praticiens ne soupçonnent même pas que l'enfant peut souffrir d'une dépression: durant leur formation, ce thème n'a jamais été abordé." Une étude récente menée en Aquitaine (France) auprès de 100 médecins et pédiatres a ainsi montré que le diagnostic de troubles dépressifs aurait pu être posé pour 15 % des enfants vus en consultation. Mais les praticiens ne l'avaient fait que... dans le tiers des cas. "Certes, les symptômes sont souvent labils et fluctuants. De plus, en général, ils sont banalisés. Cela retarde donc la nécessaire démarche d'investigation minutieuse qui permettra de poser le bon diagnostic, admet le Pr Bouvard. Mais, s'il s'agit bien d'une dépression, une prise en charge est essentielle." Pour l'immédiat et, aussi, pour l'avenir... En effet, dès 1984, la première étude réalisée sur ce sujet (aux Etats-Unis) avait montré que les enfants dépressifs demeuraient, davantage que les autres, des personnes vulnérables. "Pendant huit ans, raconte le Pr Bouvard, 54 jeunes qui, tous, avaient souffert d'un épisode dépressif de six à sept mois avaient été suivis: 90 % d'entre eux avaient été considérés comme guéris un an plus tard. Mais, dans les cinq années suivantes, les deux tiers avaient à nouveau connu une dépression." A Paris, une étude plus récente fixe ce taux de rechute à quelque 70 % dans les quatre à cinq ans. "Une recherche britannique, débutée en 1990 et toujours en cours, montre également que pendant les dix ans qui suivent une dépression infantile, les risques sont clairement augmentés pour les jeunes concernés, tout comme la possibilité de développer une maladie maniaco-dépressive", précise aussi le Dr Bouvard. Une première dépression apparue de manière précoce semble constituer un facteur aggravant, tout comme la présence de problèmes associés (des troubles anxieux, par exemple) ou des antécédents familiaux. En revanche, on ignore encore si le sexe de l'enfant constitue un signe alarmant ou non: avant la puberté, filles et garçons peuvent être dépressifs dans des proportions relativement égales (les garçons sont légèrement plus touchés). Mais, dès la puberté, le nombre des filles dépressives domine nettement. "En tout cas, actuellement, les spécialistes estiment que chaque crise contribuerait, progressivement, à installer chez tous ces enfants une vulnérabilité accrue", conclut le Pr Bouvard. D'autre part, "une équipe allemande s'est intéressée à 96 adolescents dont les problèmes avaient été classés dans la catégorie fourre-tout des "troubles névrotiques", raconte le Pr François Chauchot, psychiatre à l'hôpital Saint-Anne, à Paris. Dans les huit années suivantes, environ la moitié étaient devenus schizophrènes." Faut-il, pour autant, imposer un suivi permanent à ces enfants, en espérant ainsi "prévenir" toute rechute? Doit-on, aussi, les médicaliser davantage qu'on ne le fait? "Tout dépend de la gravité des troubles, de l'histoire familiale, du risque de passer à des troubles maniaques", assure le Pr Bouvard. "Avant de s'engager dans une thérapeutique, il est essentiel d'évaluer longuement la situation, confirme le Pr Chauchot. Mais, en cas de grande vulnérabilité du jeune et face à une véritable maladie du développement, nous commençons à être plus interventionniste qu'auparavant", reconnaît-il. "Rien n'est jamais joué, rassure, pour sa part, le Dr Marie-Paule Durieux, consultante en néonatalogie à l'hôpital Saint-Pierre, à Bruxelles. Cette pédopsychiatre plaide, néanmoins, "pour une détection la plus précoce possible, y compris chez le nouveau-né, de ce qui peut révéler un trouble relationnel grave. L'insomnie, l'anorexie, un retard de développement, un bébé dit inconsolable, des maladies allergiques à répétition sont ainsi parfois autant de signes qu'il faut mieux reconnaître et mieux interpréter". Avant de les soulager, en se penchant sur toute la cellule familiale. En effet, "l'enfant est immergé dans sa famille. Il y apprend par essais et erreurs et il y acquiert sa culture et ses rites: sa croissance, comme son arrêt de développement, en est souvent dépendante, rappelle le Pr Dessoy, psychologue. Divers travaux montrent ainsi que la transformation de l'enfant ne peut se faire qu'à condition que la communauté dans laquelle il vit, son milieu d'appartenance, change également". Le Pr Dessoy raconte ainsi l'histoire de ce petit garçon, en grave échec scolaire, et dont l'institutionnalisation avait été envisagée. "Ni le père ni la mère ne savaient lire. Ils en souffraient beaucoup et ne souhaitaient pas une telle situation pour leur fils unique. Mais, par une très respectable et redoutable fidélité à son milieu, il n'avait rien appris en deux ans d'école primaire. Un placement n'y aurait sans doute rien changé. Pour lui, le déclic s'est produit lorsque la mère a commencé des cours d'alphabétisation. En termes de prévention, ne considérer que l'enfant, c'est donc prendre le problème par le tout petit bout de la lorgnette", assure le psychothérapeute. "En vingt-cinq ans d'existence, aux Cliniques Saint-Pierre, à Ottignies, nos patients nous ont parlé d'eux, de leurs parents et, souvent, de leurs inquiétudes pour leurs enfants, remarque le Dr Marc Guisset, psychiatre. Pourtant, lorsque nous leur proposons de voir un pédopsychiatre, le message ne passe pas ou trop rarement. Et puis, nous constatons qu'une fois devenus grands, ces enfants viennent, à leur tour, nous faire part de leurs troubles ou de leur difficultés..." En fait, reconnaît le Pr Bouvard, "pendant longtemps, les pédopsychiatres ont travaillé de leur côté et les psychiatres de l'autre. La santé mentale fonctionnait dans des catégories découpées, avec des groupes qui ne communiquaient pas. Véritable révolution culturelle, cette situation est en train de se modifier". Et pour cause: "Les pédopsychiatres parviennent à 100 % à faire sortir leurs patients de l'enfance. Mais ils n'atteignent pas une telle réussite lorsqu'il s'agit de faire sortir les jeunes de la maladie mentale!" constate-t-il. En s'interrogeant sur ce que l'on pourrait prédire et, donc, peut-être, prévenir, ils pourront pourtant, peut-être, briser ce cycle intolérable qui mène les enfants dépressifs à devenir des adultes dépressifs. Attention, fragile...(1) De la prédiction à la prévention en psychiatrie. Organisé par le Centre médico-psychothérapeutique de la Clinique Saint-Pierre à Ottignies pour fêter ses 25 ans.Pascale Gruber