Il est né avec un pinceau à la main, sur les bords du lac Titicaca, et a grandi à 3 800 mètres d'altitude, dans les rues sales et endormies de la grande bourgade de Puno, près de la frontière bolivienne. Les couleurs vivantes du pays inca, les levers de soleil oniriques sur le grand lac et la magie des nuits étoilées andines ne font plus partie, depuis longtemps, que des souvenirs de Domingo Huaman. L'homme a aujourd'hui 56 ans. Arrivé en Belgique au début de l'hiver 1999, il a fait sa demande d'asile politique à l'Office des étrangers, avant de résider pendant six mois au Petit Château, face au canal Bruxelles-Charleroi, morne et gris.
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Il est né avec un pinceau à la main, sur les bords du lac Titicaca, et a grandi à 3 800 mètres d'altitude, dans les rues sales et endormies de la grande bourgade de Puno, près de la frontière bolivienne. Les couleurs vivantes du pays inca, les levers de soleil oniriques sur le grand lac et la magie des nuits étoilées andines ne font plus partie, depuis longtemps, que des souvenirs de Domingo Huaman. L'homme a aujourd'hui 56 ans. Arrivé en Belgique au début de l'hiver 1999, il a fait sa demande d'asile politique à l'Office des étrangers, avant de résider pendant six mois au Petit Château, face au canal Bruxelles-Charleroi, morne et gris.Entre les deux paysages, que séparent quelques décennies et plusieurs milliers de kilomètres, beaucoup d'eau a coulé sous les pieds de Domingo. Très jeune, il a quitté ses parents - de modestes couturiers - pour s'installer à Lima, la capitale du Pérou. Il y a étudié l'histoire, l'art, la philosophie, avant d'enseigner lui-même ces matières à l'université et dans des écoles supérieures. S'exprimant par la peinture, il a, notamment, réalisé, dans la tradition des muralistes mexicains, des fresques monumentales sur les murs de plusieurs bâtiments scolaires. En 1992, une école secondaire allemande, près de Munich, l'a même invité à venir égayer la froideur de ses murs bétonnés par les couleurs généreuses de la culture inca. Huaman a également exposé à Valence, en Espagne, parmi d'autres peintres andins. Il a, en outre, écrit des pièces de théâtre, des articles dans les journaux péruviens et des essais philosophiques sur l'art. Jusqu'à ce qu'il y a deux ans, l'artiste engagé entreprenne de dessiner une fresque murale, dans une école de Lima, représentant, entre autres, l'ex-président Alberto Fujimori les mains recouvertes de sang. Cette oeuvre "subversive" n'a pas plu, on s'en doute, au pouvoir en place. Considéré comme un terroriste (armé d'un simple pinceau...), menacé par la police secrète qui avait déjà fait disparaître des artistes contestataires, Domingo a été obligé de fuir son pays, après avoir essayé de se cacher. Il a choisi de se réfugier en Belgique, en abandonnant tout, sa famille, ses amis et les chicherias (bars) bruyants de Lima. C'était, pour lui, une question de survie. Mais l'envie de peindre ne l'a jamais quitté, ni celle de remplir les murs de couleurs et d'images fortes. A un point tel que le Péruvien, qui habite actuellement à Saint-Gilles en attendant une décision définitive de l'administration sur son dossier, est revenu, de son plein gré, au Petit Château pour couvrir de fresques géantes et expressives les tristes cages d'escalier de l'édifice. La première d'entre elles, qui s'étale sur plus de 450 métres carrés, retrace l'histoire de l'humanité, à travers ses bouleversements et ses tragédies, depuis l'âge de pierre jusqu'aux guerres du XXe siècle, en passant par les croisades religieuses du Moyen-Age et les découvertes scientifiques et technologiques de l'homme. Toutes les cultures, de l'Afrique à l'Amérique latine, sont représentées sur ces "murs du temps". Toutes les oppressions, les misères et les luttes pour la liberté aussi. Domingo Huaman est un humaniste, qui se déclare sans couleur politique mais qui se bat contre toutes les injustices. Son oeuvre prend une dimension particulièrement symbolique dans l'enceinte du Centre d'accueil pour réfugiés. "Dans chaque endroit où je passe, j'aime laisser une trace de ce que la vie m'apprend, explique Domingo. Ici, dans ce lieu de passage qui brasse toutes les cultures, j'ai voulu peindre des scènes très accessibles, dans lesquelles chacun peut se reconnaître, retrouver sa réalité historique et sociale. J'espère que ces images sur l'évolution humaine vont susciter la réflexion. C'est comme un grand livre ouvert. Il y a beaucoup de groupes scolaires qui viennent visiter le Centre. J'aime voir la réaction des jeunes face aux fresques, entendre leurs questions." L'artiste va maintenant s'attaquer aux deux autres cages d'escalier, encore nues, du Petit Château. Dans la première, il évoquera le thème des droits de l'homme et de la justice sociale. Dans la seconde, il retracera le développement des sciences, en accordant une place importante à l'écologie et aux enjeux de la génétique. Cette gigantesque oeuvre de peinture a débuté au mois de mai 2000. Quand Domingo se trouvait encore au Centre, le responsable de l'accueil, Salvadore Garcia, avec qui il s'était lié d'amitié, lui avait suggéré l'idée sous forme de boutade. Quelques mois plus tard, le réfugié péruvien est venu avec un plan et des esquisses. Surpris mais ravi, Garcia s'est chargé de convaincre la direction du Petit Château, qui a facilement accepté et même financé le matériel nécessaire. Pour le reste, Huaman s'est lancé bénévolement dans le projet. Pour lui, c'est une manière de montrer sa gratitude vis-à-vis de la Belgique et du Centre pour réfugiés de Bruxelles qui l'a hébergé. Et puis surtout, ici, il peut peindre librement. Cela n'a pas de prix. "C'est très dur d'exercer son art dans un pays comme le Pérou, confie cet admirateur d'Eugène Delacroix, d'Emmanuel Kant et de Bertolt Brecht. Il existe, certes, un cercle très fermé d'artistes conformistes, issus de la bourgeoisie, auxquels on ouvre les galeries. Pour les autres, ceux qui ont un message engagé, toutes les portes sont fermées. Sans mon salaire d'enseignant, je n'aurais jamais pu vivre de la peinture ou de l'écriture. Pire, j'ai finalement été obligé de fuir à cause de mon art." Domingo retournera-t-il un jour au Pérou, maintenant que Fujimori est lui-même parti ? Il a évidemment envie de revoir les siens. Mais il restera là où il pourra créer sans restrictions et sans danger. Quant au nouveau pouvoir en place à Lima, Alejandro Toledo va-t-il apporter un véritable changement ? se demande-t-il. Je ne sais pas. Il n'a pas encore fait ses preuves. Son discours démocratique n'est peut-être qu'une façade. Dès qu'il devra affronter une opposition intellectuelle, il sera peut-être tenté par la répression. Cela s'est déjà vu avec d'autres beaux parleurs. J'ai appris à me méfier." Tous les week-ends du mois de juin, les portes du Petit Château seront ouvertes au public désireux d'admirer l'oeuvre de Huaman. Cette exposition sera aussi l'occasion de rencontrer les résidents du Centre. Car, finalement, ce sont eux qui se trouvent représentés sur les fresques murales. Et, même si les couleurs de Domingo sont captivantes, rien ne vaut les originaux.Bruxelles: "Los murales del tiempo" "les murs du temps", au Petit Château, 27, boulevard du 9e de ligne. Tous les week-ends du mois de juin, de 14 à 18 heures. Entrée libre.Thierry Denoël