Le vent mauvais de la régression politique balaie l'Afrique francophone. Il a déferlé sur Conakry (Guinée), théâtre le 28 septembre d'un atroce carnage. Mais ses rafales ébranlent partout les fragiles acquis des deux décennies écoulées, laissant dans leur sillage des putschistes absous par les urnes, des scrutins sans cesse différés, des Constitutions expurgées de tout antidote au poison autocratique et des dynasties naissantes, où le fils reçoit en héritage le sceptre paternel.
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Le vent mauvais de la régression politique balaie l'Afrique francophone. Il a déferlé sur Conakry (Guinée), théâtre le 28 septembre d'un atroce carnage. Mais ses rafales ébranlent partout les fragiles acquis des deux décennies écoulées, laissant dans leur sillage des putschistes absous par les urnes, des scrutins sans cesse différés, des Constitutions expurgées de tout antidote au poison autocratique et des dynasties naissantes, où le fils reçoit en héritage le sceptre paternel. Point d'angélisme. Jamais les ex-colonies françaises n'ont fait figure de paradis pluralistes. Mais, au moins, l'éveil de sociétés civiles ardentes et brouillonnes imprimait-il un élan, aujourd'hui freiné sinon brisé. Fatalité ? Non, bien sûr. Une convergence de facteurs éclaire le phénomène. A commencer par la faiblesse des structures étatiques héritées de l'ère coloniale, trop précaires pour transcender l'allégeance ethnique ou contenir les appétits de militaires enclins à se poser en ultime recours face au chaos. Handicap originel qu'aggrave la mansuétude d'un Occident, France en tête, obsédé par la stabilité des régimes en place, garants supposés des approvisionnements énergétiques, de la maîtrise des flux migratoires, voire d'une lutte efficace contre le terrorisme islamiste, le trafic de drogue ou la corruption. Les despotes, eux, jouent de ces hantises et pratiquent volontiers le " chantage à la Chine ". Il s'agit pour ceux qu'irritent les sermons vertueux de céder aux avances pressantes de Pékin, peu regardant sur les droits de l'homme ou l'orthodoxie budgétaire. Ici commence un bref périple au royaume du reflux démocratique. L'élection du 18 juillet dernier consacre le triomphe de Mohamed Ould Abdelaziz, cerveau du putsch mené un an plus tôt aux dépens d'un président élu. L'ex-général reçoit l'imprimatur de l'Union africaine (UA), qui réintègre Nouakchott dans ses instances avant même le scrutin, puis du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, bailleurs prompts à débloquer les crédits gelés. La France, elle, rengaine vite ses griefs envers un galonné désormais très en cour à l'Elysée, tenu pour un allié sûr dans le combat contre la " déstabilisation de l'aire saharo-sahélienne ", où sévissent les jihadistes d'Al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI). Hasard ? Total vient d'entreprendre une campagne de forages dans le nord du pays. Le président Mamadou Tandja devait s'effacer fin 2009, au terme de deux quinquennats successifs. Il n'en fera rien. Le référendum du 4 août prolonge son bail de trois ans et l'autorise à briguer ensuite autant de mandats qu'il lui plaira. Gare à quiconque prétend entraver son dessein : Tandja a dissous l'Assemblée nationale puis la Cour constitutionnelle, avant de gouverner par décrets. De même, il neutralise ses rivaux, poursuivis pour malversations financières, et harcèle les députés réfractaires. Autant dire que les législatives du 20 octobre, boycottées par l'opposition, tiennent de la mascarade. A Paris, on grommelle. D'autant que l'autocrate nigérien bafoue l'engagement de " partir la tête haute " souscrit en mars devant Nicolas Sarkozy. Mais il faut bien sauvegarder l'emprise d'Areva - qui a arraché au prix fort l'exploitation du gisement d'uranium d'Imouraren - menacée par une vigoureuse offensive chinoise. Le bricolage constitutionnel a d'autres adeptes. A l'instar du maître du Cameroun - Paul Biya - le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, s'apprête à " revisiter " la loi fondamentale, histoire de briguer en toute quiétude un quatrième mandat. Au rayon des simulacres électoraux, le Congo-Brazzaville mérite une mention spéciale : nourri au lait du parti unique et de la loi des armes, Denis Sassou Nguesso a été réélu le 12 juillet avec 78,61 % des voix. Score écrasant, qui ne l'aura pas dispensé de former un gouvernement verrouillé par son clan mbochi. Crédité, le 30 août, de 41,73 % des suffrages, Ali Bongo Ondimba coiffe donc la couronne de son illustre père, au prix d'un scrutin à un tour vivement contesté. Conseiller occulte de " Sarko " et figure de proue d'une Françafrique revigorée, Robert Bourgi avait levé le voile sur le calcul élyséen : " Ali est le meilleur garant des intérêts de la France. " Entachée de fraude, la victoire de " Monsieur Fils " apparaît aussi comme le gage le plus sûr d'un essor de la francophobie, notamment au sein d'une jeunesse amère et dés£uvrée. Les précédents dynastiques invitent à la circonspection. Pour preuve, le Togo. Intronisé par l'armée à la mort de son père, puis élu sur fond de répression meurtrière, Faure Gnassingbé peine encore à asseoir sa légitimité, y compris au sein de son clan familial. En témoignent les purges consécutives au coup d'Etat avorté d'avril, attribué à son demi-frère Kpatcha. Prochain test : la présidentielle de février-mars 2010. La tentation héréditaire n'épargne pas le Sénégal, théâtre en 2000 d'une alternance exemplaire. Quand Abdoulaye Wade, 83 ans, annonce le 17 septembre 2009 qu'il compte briguer un nouveau septennat en 2012, c'est avant tout pour panser les plaies de la mouvance présidentielle, déchirée par la perspective d'une candidature de son fils Karim. Gouailleurs, les Abidjanais ironisent sur ce " mandat-bonus " : quatre ans après le terme de son quinquennat, Laurent Gbagbo préside toujours le Pays des éléphants. Et il faudrait un miracle pour que soit respectée l'échéance du 29 novembre. Retards administratifs et impasses financières ? Soit. Mais les Ivoiriens paient avant tout la fracture Nord-Sud, rançon du coup d'Etat manqué de 2002. D'autant que le cantonnement des ex-rebelles et le désarmement des miliciens patinent. Signé le 9 août, l'accord de Maputo (Mozambique) jette les bases d'un gouvernement d'union censé piloter la Grande Ile jusqu'aux élections générales, fin 2010. Un Premier ministre de consensus, Eugène Mangalaza, a été nommé samedi 10 octobre avec l'accord des quatre principales mouvances politiques malgaches. Mais l'équilibre est précaire et la mainmise de l'autocrate élu Marc Ravalomanana est encore forte. Au fil de cet inquiétant voyage, on aura appris la formule magique du " bon coup d'Etat " : celui qui fait échec à l'anarchie, que blanchit la lessiveuse électorale et dont les auteurs restaurent un ersatz d'ordre constitu-tionnel. VINCENT HUGEUX