Le Vif/L'Express : A quelle période de l'Histoire auriez-vous aimé vivre ?

Francis Balace : Dans la seconde moitié du XIXe siècle, période qui ne se termine en fait qu'en 1914. C'est l'âge d'or d'une Europe expansionniste, triomphante, présente dans le monde entier. C'est l'époque pendant laquelle notre " petit pays " occupait tantôt la 3e, tantôt la 4e place dans le palmarès des pays exportateurs. L'époque aussi où la langue française restait la langue internationale de la culture, du bon goût, des cours et des ambassades, avant d'être détrônée au profit d'un sabir vernaculaire synthétique, qui n'est même au bon anglais que ce que le fast-food est à la gastronomie.
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Francis Balace : Dans la seconde moitié du XIXe siècle, période qui ne se termine en fait qu'en 1914. C'est l'âge d'or d'une Europe expansionniste, triomphante, présente dans le monde entier. C'est l'époque pendant laquelle notre " petit pays " occupait tantôt la 3e, tantôt la 4e place dans le palmarès des pays exportateurs. L'époque aussi où la langue française restait la langue internationale de la culture, du bon goût, des cours et des ambassades, avant d'être détrônée au profit d'un sabir vernaculaire synthétique, qui n'est même au bon anglais que ce que le fast-food est à la gastronomie. L'Europe d'alors avait su combiner ses traditions séculaires, son bagage intellectuel et spirituel, qu'il soit d'essence chrétienne ou qu'il soit l'héritage des Lumières, avec d'extraordinaires avancées scientifiques et technologiques, couplées à la conviction grandissante de la nécessité d'un réajustement sociétal. C'est l'époque que traversent les grands noms de Pasteur, Koch, Edison, ceux des pionniers de l'automobile, de l'aviation, de la TSF, de la navigation sous-marine, ceux des conquérants des pôles. Ce n'était sans doute pas la " Belle Epoque " pour tous, mais, petit à petit, de réformes en ajustements, on y serait sans doute arrivé sans grandes secousses, si la Grande Guerre n'était intervenue. Ce conflit, dont nous allons bientôt célébrer le centenaire, apparaît de plus en plus, avec le recul de l'Histoire, moins comme la première des guerres mondiales que comme une guerre civile entre peuples européens, une guerre qui ne pouvait se solder que par un recul général et inéluctable de l'Occident. N'oublions pas non plus que, de 1871 à 1914, en dépit de la montée en puissance de nationalismes concurrents, auxquels on a souvent attribué à tort l'unique responsabilité du déclenchement du conflit, la politique de l'équilibre européen, via des blocs diplomatiques et militaires, a su assurer à l'Europe occidentale plus de quarante ans de paix, de progrès intérieurs dans la plupart des pays, et le maintien de son rôle de phare du monde civilisé. Vision européocentriste ? Peut-être, mais constat du fait que l'Europe était alors le centre du monde. La nuit historique du 2-3 août 1914 au palais royal de Bruxelles, quand, sous la présidence et sous l'impulsion d'Albert Ier, le Conseil des ministres, élargi ensuite en Conseil de la couronne (avec les ministres d'Etat, les principaux chefs de l'état-major, des conseillers en matière économique) a pris la décision fatidique, après des discussions parfois tendues, de repousser l'ultimatum du Reich allemand exigeant le libre passage de ses troupes en Belgique. J'aurais voulu pouvoir soutenir la décision et souscrire à la phrase ultérieure bien connue du roi sur " un pays qui se défend s'impose au respect de tous " et, surtout, participer à ce rare moment de patriotisme agissant, où la nation a pu et su prendre pleinement conscience de son existence et des valeurs propres qu'il s'agissait de défendre. Il faut parfois être, comme nos prédécesseurs, " acculés à l'héroïsme ", pour reprendre une autre expression du temps, pour se rendre compte de l'importance de mots fort galvaudés comme l'amour du sol natal, de la réaction instinctive, épidermique d'un peuple pacifique, soudain agressé pour des raisons stratégiques. Le général Robert Edward Lee, commandant des armées confédérées pendant la guerre de Sécession (1861-1865). Bien que finalement défait par la supériorité logistique et technique des Nordistes, par leurs inépuisables ressources en hommes, vivres et armement, il me semble qu'il a combiné en sa personne des qualités que l'on ne trouve que rarement réunies en un seul chef de guerre : supériorité dans la conception générale des opérations (la fameuse " man£uvre par lignes intérieures "), habileté tactique, absence d'égotisme et modestie, morale rigoureuse et, par-dessus tout, un sens très profond de l'humain. Il offrait un contraste total avec la conception de guerre totale que commençaient à formuler certains de ses adversaires, comme William Tecumseh Sherman, pour lequel War is hell et qui dira plus tard qu'à ses yeux le seul bon Indien était un Indien mort. Lee, gentleman de Virginie, qui n'avait pas grand-chose en commun avec les propriétaires des grandes plantations du Deep South, qui ne possédait plus un seul esclave et avait émancipé les siens des années avant la guerre civile, ne s'était rallié, après un débat personnel déchirant, à la cause sudiste que parce qu'il s'avouait incapable de tirer l'épée contre son Etat natal. C'est aussi un exemple assez rare de leader militaire aussi populaire et respecté par ses ennemis que par ses propres soldats, et qui, possédant stature morale et jouissant d'un respect universel, a été immédiatement intégré dans le panthéon imaginaire des gloires d'une nation qu'il a combattue. N'importe quel chef chouan ou vendéen - Charette, Cathelineau, Cadoudal, etc. -, un de ces petits hobereaux, de ces " nobles crottés " sans rapport avec les courtisans de Versailles, ou un de ces humbles paysans viscéralement attachés à leur terroir qui ont risqué et donné leur vie, en dépit de la proverbiale " fabuleuse ingratitude des princes ", pour cette idée aujourd'hui fort dévalorisée qui s'appelle simplement fidélité. Ou alors un intellectuel quittant ses livres, brisant sa plume et se muant tout à coup en homme d'action, qui enfourche un cheval blanc et entraîne des volontaires se battre par amour de la liberté, comme Charles Rogier en 1830. Je suis peut-être resté un incurable romantique mais je persiste à croire qu'il y a des choses, des idéaux ou des idées, des valeurs qui valent, même si elles ne sont plus à la mode, qu'on s'engage pour elles, qu'on les défende au lieu de bêler avec le veule troupeau ou d'aboyer avec la meute du politically correct. Ce que je hais par-dessus tout, c'est l'esbroufe et le mensonge. L'un et l'autre nous font, parce que le jargon utilisé est - très temporairement - à la mode (et ce dans tous les domaines de l'enseignement, de la science, de la culture), considérer un fruit sec, pur produit de serre chaude, comme une sorte de génie, un bateleur indécent comme un innovateur, et un égoïste pathologique aux tortueux desseins comme un altruiste. Dans les domaines de l'Histoire et de l'Université comme en beaucoup d'autres, vient toujours un moment où, sous peine de se renier et de laisser détruire l'£uvre léguée par ceux qui nous ont précédés, il faut savoir dire " non ", et au besoin " merde !" aux apôtres du changement à tout prix. ENTRETIEN : P. HX