D'un côté, Bernard Coulie, recteur sortant de l'UCL, dévoué à son université, professeur de philologie orientale et, dit-il, catholique au sens universel. De l'autre, Nadia Geerts, philosophe, enseignante, présidente du Cercle républicain. Et surtout pour le présent propos, militante au sein du Réseau d'actions pour la promotion d'un Etat laïque. Elle publie La Laïcité à l'épreuve du xxie siècle (1). Le prétexte à une interview croisée plutôt inattendue avec pour thèmes : l'enseignement, la recherche, le libre examen, l'affirmation des signes religieux.
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D'un côté, Bernard Coulie, recteur sortant de l'UCL, dévoué à son université, professeur de philologie orientale et, dit-il, catholique au sens universel. De l'autre, Nadia Geerts, philosophe, enseignante, présidente du Cercle républicain. Et surtout pour le présent propos, militante au sein du Réseau d'actions pour la promotion d'un Etat laïque. Elle publie La Laïcité à l'épreuve du xxie siècle (1). Le prétexte à une interview croisée plutôt inattendue avec pour thèmes : l'enseignement, la recherche, le libre examen, l'affirmation des signes religieux. > Bernard Coulie : Non, je ne connais pas l'auteur, mais l'ouvrage pourrait assurément faire partie de mes lectures... > B.C. : Ces dernières années, on assiste à l'émergence d'une nouvelle grande université. Là a surgi le débat : faut-il conserver le " C " ? L'UCL évolue dans plusieurs sphères : les cercles scientifique, philosophique, ceux de la Communauté française, de la Belgique, sur la scène internationale. Moi, ce qui me préoccupe, c'est la place de l'université dans les équilibres belges et sa visibilité à l'international. Si l'UCL supprime son " C ", elle risque de déstabiliser les équilibres au sein du pays et d'en sortir déforcée en Belgique et à l'étranger. Ce n'est pas seulement une question de philosophie, c'est aussi une question pragmatique. L'existence de notre pays tient aussi à sa capacité à maintenir des équilibres toujours en construction : les clivages philosophiques, notamment. Ils existent et sont importants. > Nadia Geerts : J'estime le " C " inopportun. Quel sens y a-t-il à conserver une université catholique ? Toute université devrait être libre-exaministe ! > B.C. : Je suis assez d'accord. Mais ne confondez pas une " étiquette ", plus culturelle que religieuse, une conviction religieuse, et une inféodation : l'UCL n'est ni structurée ni financée par l'Eglise ! > B.C. : Certes, l'UCL se situe dans une tradition et balise ses comportements en référence aux valeurs chrétiennes. Moi, je dirai qu'elle est pluraliste. Tous nos membres ne doivent pas être catholiques, et nous ne leur demandons pas s'ils sont baptisés ! C'est vrai, il demeure des domaines scientifiques sensibles, où l'UCL reste réservée : la recherche sur les cellules souches et les fécondations in vitro, notamment pour les couples homosexuels. En tout cas, nos positions sont plus progressistes que celles du Vatican ! > N.G. : Dans toute université, l'état d'avancement des sciences doit être enseignée sans tabou. > B.C. : C'est le cas à l'UCL ! > N.G. : Dès l'instant où l'enseignement est financé par l'Etat, il ne doit plus y avoir de " label " philosophique. Je n'irai pas mettre des bombes dans toutes les écoles catholiques, mais arrêtons d'organiser l'enseignement en piliers. Cela ne correspond plus à la réalité. > B.C. : Ce n'est pas vrai. Oui, les choses évoluent, mais de façon moins prégnante que vous le dites. Chez nous, les réseaux ont toujours une dimension structurante. La Belgique est un pays formidable parce que le pouvoir public finance les besoins de tous les citoyens, quelle que soit leur conception philosophique. En tout cas, restons prudents avec le modèle unique : il est un appauvrissement. > N.G. : Je suis butée ! Je ne cerne toujours pas la plus-value qu'apporte à l'école l'étiquette philosophique. D'un côté, nous avons l'enseignement libre, des ghettos dorés ; de l'autre, les autres ghettos, où l'on retrouve les moins favorisés et les petits musulmans. Et les réseaux renforcent l'inégalité et la fermeture, ne permettent pas la rencontre de l'autre. > B.C. : C'est un discours réducteur et convenu, mais bon... A l'UCL, nous accueillons des étudiants de tous milieux, de toutes convictions. > B.C. : Il est sûr que ses déclarations ne favorisent pas ce que nous mettons dans le " C ". Son attitude est désolante pour notre image. C'est clair : ce n'est pas ce que nous voulons être, et c'est l'une des raisons qui plaident en faveur du " C " : il faut maintenir au sein du monde chrétien une place pour des voix discordantes et critiques. > N.G. : Benoît XVI devient le problème pour tout démocrate, pas seulement celui des catholiques. > B.C. : A l'UCL, nous mettons en garde contre le créationnisme, et nous enseignons la théorie de l'évolution à partir de Darwin. Mais il ne faut pas exagérer, nous ne sommes pas aux Etats-Unis... > N.G. : Je ne suis pas si optimiste. Je cite un chiffre ( NDLR : Nadia Geerts ouvre son livre), qui provient d'une étude réalisée par l'ULB : un quart des étudiants musulmans à Bruxelles sont séduits par les thèses créationnistes. Des professeurs de religion islamique contredisent les enseignements dispensés par leurs collègues des cours de sciences. D'autres n'osent plus enseigner la biologie, la Shoah... Je le répète : les réseaux favorisent les ghettos. Il faut les casser ! > B.C. : Je me doutais qu'on glisserait sur ce terrain. Je ne pense pas qu'en évacuant de l'école la conception philosophique on règle le problème. Au contraire, on le déplace, on permet alors de délivrer ce type d'enseignement ailleurs, là où le pouvoir public n'a plus aucune prise. > N.G. : Cela existe déjà. Le samedi, on envoie les petits musulmans à des cours coraniques bien plus radicaux que ceux dispensés à l'école. > N.G. : Tout à fait ! > B.C. : Pourquoi interdire le voile ? A l'université, les jeunes filles sont majeures. Je ne vais donc pas entrer dans la polémique de savoir si elles le font par conviction religieuse ou sous la contrainte familiale. Mais, à mes yeux, porter un voile au labo ne pose pas de problème si les jeunes filles ont cette capacité à entrer dans une démarche scientifique, à mettre leurs convictions au vestiaire : c'est ce qui fait un bon chercheur. D'ailleurs, il y a des grands savants dans tous les savoirs, partout dans le monde, dans toutes les religions. > N.G. : On fait ici l'amalgame entre affichage - un signe religieux distinctif - et foi. Oui, on peut être savant et croyant, dès lors que l'on accepte que la foi n'est pas une certitude et qu'elle doit être étayée par des preuves scientifiques... > B.C. : Ecoutez, je ne suis ni prêtre ni le porte-parole de l'Eglise... Mais un individu est fait de plusieurs facettes : il peut être chercheur, croyant, homme, femme, belge, francophone... Ce n'est pas contradictoire, si la conviction religieuse ne dicte pas la démarche scientifique. > N.G. : C'est une belle métaphore, comme celle d'Amin Maalouf ( NDLR : Nadia Geerts fait référence aux Identités meurtrières). En tout cas, si l'on n'impose à son interlocuteur qu'une seule et même identité - ses convictions religieuses - partout et tout le temps, là cela devient un problème ! > B.C. : Il serait plus inquiétant qu'une jeune fille voilée ne se livre pas à une recherche scientifique, plutôt que l'inverse. Votre discours est radical. > B.C. : Je ne connais pas assez le monde laïque pour répondreà > N.G. : Oui, il y a aujourd'hui une fracture grandissante entre ceux qui estiment que l'islam est la religion des plus défavorisés et qu'il ne faut pas en rajouter : c'est la voix officielle. Et ceux qui considèrent que la laïcité doit adopter la même attitude de combat vis-à-vis de l'islam que celle qu'elle a eue vis-à-vis de l'Eglise. Je fais partie de ceux-là. > B.C. : Comme vous, je crois au vivre ensemble, mais nous divergeons sur les moyens d'y arriver. Voilà exactement notre différence : vous menez un combat, moi, je cherche des solutions. (1) La Laïcité à l'épreuve du xxie siècle, ouvrage collectif, éditions Luc Pire, 176 p. entretien : Soraya Ghali