La tragédie dont a été victime Jacob Blake le dimanche 23 août à Kenosha, quatrième plus grande ville du Wisconsin, et ses suites vont sans doute occuper une grande part des débats à l'approche de l'élection présidentielle américaine du 3 novembre prochain. Elles provoquent déjà une césure quasi définitive entre les positionnements des deux grands partis et une rigidification de leurs propositions sur la question raciale. La plus frappante illustration de cette tendance a été donnée par le... silence total des responsables politiques républicains sur le dossier de Jacob Blake lors de la convention du parti qui s'est clôturée le 27 août.
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La tragédie dont a été victime Jacob Blake le dimanche 23 août à Kenosha, quatrième plus grande ville du Wisconsin, et ses suites vont sans doute occuper une grande part des débats à l'approche de l'élection présidentielle américaine du 3 novembre prochain. Elles provoquent déjà une césure quasi définitive entre les positionnements des deux grands partis et une rigidification de leurs propositions sur la question raciale. La plus frappante illustration de cette tendance a été donnée par le... silence total des responsables politiques républicains sur le dossier de Jacob Blake lors de la convention du parti qui s'est clôturée le 27 août. En cette fin d'après-midi dominicale, le 23 août, une patrouille de police est appelée pour contrôler Jacob Blake, un Afro-Américain de 29 ans, signalé pour son comportement erratique. Refusant de se soumettre aux injonctions des officiers, ce dernier est poursuivi jusque dans sa voiture, où l'on retrouvera un couteau, avant qu'un policier blanc, en activité depuis sept ans, ne dégaine son arme et l'atteigne de sept balles, toutes tirées dans le dos. Les jours qui suivent voient la ville de Kenosha plonger dans un chaos indescriptible. Les manifestations se succèdent à un rythme ininterrompu. Des destructions, des incendies de commerces, des pillages dévastent certaines rues. Kyle Rittenhouse, un jeune homme de 17 ans, milicien autoproclamé, muni d'un fusil d'assaut, tue deux personnes et en blesse une troisième lors de manifestations dans la nuit du mardi 25 au mercredi 26 août. Le rôle, méconnu en Europe mais fort répandu aux Etats-Unis, de ces membres de groupes d'autodéfense, défenseurs de l'ordre agissant sans autorité légale, avait déjà été mis en exergue en 2012 lorsque George Zimmerman, un Américano-Hispanique alors âgé de 28 ans, également milicien, avait tué, à Sanford, en Floride, Trayvon Martin, un jeune Noir mineur d'âge, alors que celui-ci se promenait tranquillement sans afficher le moindre signe de menace. George Zimmerman avait été acquitté. Intervenant dans un contexte déjà exacerbé par la mort de George Floyd à Minneapolis (Minnesota) le 25 mai et par le décès de Breonna Taylor après une intervention policière ayant totalement dérapé le 12 mars à Louisville (Kentucky), les événements de Kenosha ont achevé de fissurer une cohésion sociale et une confiance interraciale qui n'ont jamais semblé aussi fragiles qu'en cette année électorale. Lors de la convention du Parti républicain qui a officialisé la candidature de Donald Trump à l'élection présidentielle du 3 novembre, la question raciale a été maintes fois évoquée, sans allusion directe au drame de Kenosha et en fonction d'une approche diamétralement opposée à celle de leurs rivaux démocrates. Les républicains appréhendent les problèmes liés aux tensions raciales uniquement à travers les troubles à l'ordre public que ceux-ci occasionnent inévitablement. Dans la droite ligne du discours de Donald Trump qui a fait de la sécurité son argument de promotion électorale numéro un, le vice-président Mike Pence a assuré, le 25 août devant un parterre de partisans à la convention, que les électeurs devaient bien se rappeler qu'ils " ne seraient pas en sécurité dans l'Amérique de Joe Biden ". Dans le même esprit, quelques jours plus tôt, le raout républicain avait invité à témoigner par vidéoconférence les époux McCloskey, un couple d'avocats blancs résidant à Saint-Louis, dans le Missouri. Ils avaient été sous le feu des projecteurs lorsque, fin juin dernier, ils avaient menacé avec leurs armes à feu depuis la terrasse de leur maison des manifestants du mouvement Black Lives Matter, défilant dans leur rue pour se rendre à la résidence de la maire située dans le même quartier. Sans surprise partisans du président, Patricia et Mark McCloskey ont appelé les sympathisants républicains à ne pas " s'illusionner " : " Votre famille ne sera pas en sécurité sous la présidence de radicaux démocrates. " Un second axe traditionnellement soulevé par les républicains par rapport à la question raciale consiste à l'aborder sous l'angle de la responsabilisation, sous couvert d'un discours tantôt fondé, tantôt manipulateur. Ainsi, lors de la convention, Kimberly Guilfoyle, la femme de Donald Trump Jr, a accusé, dans un discours quasi hystérique, les démocrates de " rendre la population noire esclave de la victimisation ". Car c'est bien de cela qu'il s'agit : dans un sens ou dans un autre, la rhétorique conservatrice consiste à systématiquement accuser les démocrates d'acheter le vote noir en rendant la communauté afro-américaine dépendante des largesses sociales de l'Etat. C'est ainsi que le Parti républicain s'est mis en quête d'attirer à lui des figures de la communauté noire (sportifs célèbres, anciens détenus reconvertis) censées porter le message clé défendu par la droite : le succès à l'américaine égale travail, responsabilisation, et probité. La question du racisme en tant que telle est passée sous silence, ou tout simplement évacuée comme étant inexistante. Le discours à la convention de Nikki Haley, l'ancienne ambassadrice américaine aux Nations unies, d'origine amérindienne et fidèle de Donald Trump, l'a démontré. Pour celle-ci, le racisme aux Etats-Unis " n'existe tout simplement pas ". Du côté démocrate, en revanche, le discours porté sur la question raciale prend quasi systématiquement des accents sociaux avec, en filigrane, la question de l'injustice. Ainsi, que cela soit pour la candidate à la vice- présidence Kamala Harris ou pour Joe Biden, les élections du 3 novembre constituent un tournant pour la cause noire. Le choix de la première comme colistière est censé apporter le témoignage de cette orientation. Accusé par les républicains de justifier les débordements et autres troubles à l'ordre public occasionnés par les manifestants de la cause raciale, le duo démocrate tente en permanence de rappeler son credo. Les violences, certes, sont injustifiables, mais sont la conséquence d'une injustice raciale " systémique ", elle-même fruit d'une " tache sur la conscience nationale " : celle de l'esclavage. Nombreuses sont d'ailleurs les voix dans le camp de la gauche suggérant que les autorités s'emparent du problème à travers une politique de réparation financière à l'égard de la communauté noire. Fait unique dans l'histoire du sport américain, la bavure de Kenosha a provoqué l'arrêt de nombreuses compétions à travers le pays (lire aussi pages 8 et 29). C'est d'abord l'équipe de NBA (le championnat de basket) des Milwaukee Bucks, ville elle-même située dans le Wisconsin, qui a décidé de ne pas jouer son match de play-off programmé le mercredi 26 août. Cette décision a entraîné, par effet de contagion, le report des autres matchs prévus le lendemain. L'entraîneur de l'équipe des Los Angeles Clippers, Doc Rivers, lui-même Afro-Américain, a expliqué, en larmes, dans un discours poignant que la communauté noire était " systématiquement visée, stigmatisée, interdite de vivre dans certains quartiers ". " Il est incroyable que nous continuions à aimer ce pays, a-t-il conclu amèrement, alors que ce pays ne nous aime pas en retour ". La réaction allait dans le même sens du côté du basket féminin, avec là aussi de nombreux matchs reportés. L'équipe des Washington Mystics s'est présentée avant le début officiel de son match vêtue de tee-shirts blancs présentant dans le dos sept impacts de balle. " Il ne s'agit pas uniquement de basket-ball ", affirmait ainsi la joueuse Ariel Atkins. " Lorsque nous rentrons à la maison, nous sommes des femmes noires avant d'être des joueuses de basket ". De nombreux matchs de tennis, de hockey sur glace et de base-ball ont également été suspendus à travers tout le pays. Il reste que la bavure de Kenosha, aussi révoltante soit-elle, sera peu susceptible de faire bouger la tendance du vote noir dans le pays. Les démocrates sont certains de remporter la quasi-totalité des voix de la communauté en novembre. En 2016, Donald Trump avait d'ailleurs récolté à peine 8 % de celles-ci. Les événements de ces derniers mois autour de la question raciale sont en revanche davantage illustratifs de la façon dont les partis politiques se positionnent sur les questions centrales liées aux principes fondamentaux de la démocratie américaine : l'individualisme versus la solidarité, le dynamisme privé contre la protection de l'Etat social, la responsabilisation individuelle face au bienfait apporté par le collectif. De la réponse qui sera apportée à ces questions lors de l'élection présidentielle du 3 novembre dépendra le visage de l'Amérique en 2021, celui d'une certaine rupture ou celui de la continuité...