A l'école communale 't Stekske de Lommel, à huit kilomètres du centre-ville, les élèves côtoient la mort tous les jours : le cimetière est juste à côté. Mais qui aurait pu imaginer que quinze d'entre eux, victimes de l'accident d'autocar en Suisse, rejoindraient si rapidement leur dernière demeure ? Ils s'appelaient Eline, Cor, Jennifer, Luc, Emily, Nicolas... Elle peut être si fugace, la vie. Une inscription gravée à l'entrée du cimetière vient le rappeler : " Dans l'espace céleste, inscris le rêve de ta courte existence. " Combien d'enfants l'ont-ils lue, et comprise ? Pour les sept survivants de cette classe de sixième primaire, dont plusieurs sont encore blessés, le retour à l'école sera très éprouvant. Tant de chaises vides marquées des prénoms des enfants disparus, sans parler de leurs dessins encore accrochés aux murs. Le nom de l'école, qui signifie allumette en langage populaire, fait référence aux plantations de peupliers qui servaient à les fabriquer. Mais en de tels jours sombres, comment faire rejaillir la lumière ? Comment vivre " après " ?
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A l'école communale 't Stekske de Lommel, à huit kilomètres du centre-ville, les élèves côtoient la mort tous les jours : le cimetière est juste à côté. Mais qui aurait pu imaginer que quinze d'entre eux, victimes de l'accident d'autocar en Suisse, rejoindraient si rapidement leur dernière demeure ? Ils s'appelaient Eline, Cor, Jennifer, Luc, Emily, Nicolas... Elle peut être si fugace, la vie. Une inscription gravée à l'entrée du cimetière vient le rappeler : " Dans l'espace céleste, inscris le rêve de ta courte existence. " Combien d'enfants l'ont-ils lue, et comprise ? Pour les sept survivants de cette classe de sixième primaire, dont plusieurs sont encore blessés, le retour à l'école sera très éprouvant. Tant de chaises vides marquées des prénoms des enfants disparus, sans parler de leurs dessins encore accrochés aux murs. Le nom de l'école, qui signifie allumette en langage populaire, fait référence aux plantations de peupliers qui servaient à les fabriquer. Mais en de tels jours sombres, comment faire rejaillir la lumière ? Comment vivre " après " ? A l'extérieur, des pèlerins venus par vagues alimentent une mer de fleurs, bougies, messages et peluches. Ils viennent célébrer la mémoire des disparus, ainsi que celle des deux accompagnateurs. Le mot " verschrikkelijk " (terrible) s'entend au détour de chaque phrase. Du biker d'Overpelt à la vieille dame habillée de noir, tout le monde défile. " Notre contribution, c'est de venir rendre hommage. Ce n'est pas grand-chose, mais que pouvons-nous faire d'autre ? " témoigne un grand-père de treize petits-enfants, originaire de Mol, venu avec son épouse. Qu'évoquent pour lui, déjà septuagénaire, ces vies d'enfants fauchées en plein envol ? " Bien sûr, ce n'est pas l'ordre naturel de la vie, reconnaît-il. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Quand mon frère de 62 ans est décédé, mon père de 93 ans trouvait également que ce n'était pas dans l'ordre naturel des choses. " Comme beaucoup d'autres, le grand-père a fait le crochet par la petite église attenante, là où plus de 2 000 personnes ont assisté de l'extérieur à une veillée de prières, en présence de l'évêque de Hasselt. Sur l'autel, la poignante photo de classe de neige, lunettes de soleil et sourires jusqu'aux oreilles. A côté, deux petits cadres : les visages de Raymond et Veerle, les deux adultes. Au fond de l'église, les noms des défunts sont inscrits sur des croix accrochées à des clous : cinq en 2011, deux en 2012. S'il faut y ajouter les victimes de l'accident, il n'y aura pas assez de clous. Lorsqu'on demande aux Lommelois ce qu'ils ressentent, la réponse arrive dans un souffle d'impuissance : " Woorden schieten tekort ", on ne trouve pas de mots pour cela. Même chez le robuste Marcel Bullens, prêtre de quatre paroisses à Lommel, visage taillé à la serpe. Lorsque nous l'abordons à la fin de son office dominical, après qu'il eut lancé un ultime " bon courage à tous ", l'homme est visiblement défait. " Tout cela est très dur à porter, lâche-t-il alors que la petite centaine de paroissiens s'éclipsent rapidement dans le silence. Il n'y a rien à raconter aux gens, juste à écouter. Je n'ai pas de réponse toute faite. " Mais tout de même, un prêtre... " Non, non, coupe-t-il. Je suis même en dispute avec Lui, là-haut. " Il lève un doigt vers le ciel. " Comment voulez-vous que je prenne distance par rapport à tout ce chagrin ? Je vis au milieu des habitants et je ne suis jamais que la pièce d'un puzzle. Heureusement, les gens se rencontrent et la solidarité fonctionne à merveille. " Avant de s'en aller, et de poursuivre la préparation des funérailles, il confie que son père est mort à 45 ans : " Moi-même, j'ai mis des années à trouver du sens à cela. Alors ici, quel sens donner à la mort de ces jeunes pour qui la vie devait commencer ? Non, vraiment, je ne vois pas. "Les psychologues seraient-ils mieux armés ? Assis sur un muret face au mémorial, Erik De Soir, psychologue au service des pompiers du Limbourg-Nord, et qui s'est porté volontaire pour aider l'école, tente de trouver des idées en regardant défiler les porteurs de bouquets. " Même si l'école est encore en état de choc, et tente de gérer l'ici et le maintenant, j'essaie d'anticiper un peu, explique-t-il. Les enfants nous posent des questions très simples, très concrètes et qui exigent des réponses qui le sont tout autant. Par exemple, comment et pourquoi leurs amis sont morts. Ils ont besoin de visualiser, de contextualiser. " Sans trop réfléchir, il note dans son cahier l'utilisation possible de jouets comme des autobus ou des ambulances. Il poursuit : " Quand les enfants n'ont pas de mots, ils font un dessin. Hier matin, un garçon de deuxième primaire est allé chercher une fleur pour la donner à la psychologue. C'était très touchant. L'enfant la remerciait, mais c'était aussi comme un soutien en retour. "Les rituels peuvent également venir au secours. Dans la cour de l'école, le jour du deuil national, un grand " serpent silencieux " a rassemblé les 170 enfants ainsi que les adultes. Ils se sont transmis une bougie, ainsi qu'un zèbre en peluche très populaire en Flandre, car associé à une opération de VTM en faveur des enfants victimes de la route. Ils s'embrassaient ensuite dans un grand " hug ". " C'était une façon de symboliser et de transmettre la lumière, l'espoir et la chaleur, tout en permettant aux émotions de s'extérioriser ", traduit Erik De Soir, qui a inventé ce rituel où les journalistes n'étaient pas admis. Autre cérémonial, la minute de silence au centre de Lommel, le jour du deuil national. A 11 heures, une septantaine d'employés communaux sont sortis du moderne hôtel de ville comme les grains d'un chapelet, avant de s'aligner face à l'esplanade. Certains se tenaient par la main. D'autres pleuraient. Au milieu, le bourgmestre Peter Vanvelthoven (SP.A), regard vers le sol, a gardé la main sur le c£ur. Quand la minute s'est écoulée, le brouillard s'est soudain dissipé et un chaud soleil a illuminé la place. Dans sa commune, Peter Vanvelthoven est unanimement salué pour sa gestion de la tragédie. Lorsqu'il a appris la nouvelle, il est parti au pied levé vers Melsbroek avant de s'envoler vers la Suisse, demandant à sa femme de lui amener en urgence son ordinateur et quelques vêtements. " Tant que j'avais des choses à régler, ça allait, raconte-t-il au quotidien Het Belang van Limburg. Mais c'est entre ces moments que ce fut terrible. Le silence dans le bus vers Melsbroek, et ce même silence pendant le vol. L'attente des nouvelles des enfants à Sion, c'était un enfer. Sans compter ces dix-sept cercueils alignés dans la caserne des pompiers de Lommel, c'était trop, beaucoup trop. " Lorsque nous le rencontrons au mémorial, ses yeux rougis de fatigue sont comme un reflet des bougies écarlates déposées sur le pavé. " Personne n'est préparé à un tel événement, nous confie-t-il. Mon courage, je l'ai puisé dans le chagrin de ces familles. Cela m'a permis de tenir le coup et de me dire que rien n'était plus important en ce moment que leur enfant ou leur partenaire. " L'événement a bouleversé la commune. " Rien ne sera plus comme avant, et cette tragédie nous poursuivra longtemps, prédit-il. Heureusement, nous formions déjà une grande communauté, et c'est encore plus le cas en ce moment. " Cette communauté de douleur dépasse les cultures. " Quand un enfant meurt, il n'y a plus de frontières ", déclare Mustapha, un Belgo-Turc de 51 ans, tandis qu'il sirote son café à la terrasse du Bourgondiër, sur la place centrale. De partout, et notamment de la mosquée, l'empathie est immense pour les parents des victimes. Ce mouvement agit aussi comme révélateur des blessures secrètes. Mustapha nous aurait-il, sinon, parlé de son fils mort à 20 ans dans un accident de voiture ? En un quart d'heure, cet ancien mineur de fond nous aura tout confié : c'était son fils aîné, il est mort le jour de son anniversaire en 2004, et le chagrin de sa perte fut si intense qu'il a passé trois mois à l'hôpital et perdu dix-huit kilos : " Ma souffrance se réveille à nouveau, et je devine parfaitement ce que les parents endurent actuellement ", lâche-t-il dans son flamand guttural. Comme tant de Lommelois, il a fait la file pour signer le registre de condoléances. " J'habite ici depuis quarante ans et je connais 60 % de la population ", clame-t-il, tandis que des passants le saluent. Que dirait-il aux parents, aujourd'hui ? " De se montrer très forts face à leurs autres enfants, ou au moins de feindre qu'ils sont forts. Si l'un des deux se laisse aller, cela déteindra aussitôt sur la famille. Avec ma femme, nous avons dû nous battre pour rester debout. "Depuis ce mardi noir, qualifié par un journaliste local de " jour le plus affreux à Lommel en mille ans d'histoire ", la ville ne veut pas se replier sur son chagrin, à l'image de l'école 't Stekske qui n'a jamais fermé. " Au contraire, soutient le premier échevin Kris Verduykt, les élèves doivent pouvoir continuer à se rencontrer et à parler entre eux. On ne pouvait les laisser seuls avec leurs questions et leur tristesse. " La vie sociale s'est poursuivie, elle aussi, malgré les habits sombres. Les magasins et restaurants sont restés ouverts, mais tous arboraient sur leur vitrine une affiche " Wij leven mee " (nous compatissons). Au centre de vacances De Vossemeren, très fréquenté par des francophones, le programme festif du week-end dernier a été " ajusté ", explique un feuillet quadrilingue, " car nos employés sont abattus et choqués par le grand nombre de victimes ". Pour la même raison, la fanfare " Hoop in de toekomst " (espoir dans l'avenir) a jugé opportun de reporter ses prestations du week-end. A Bree, la commune voisine chère à Kim Clijsters, le cortège de mi-carême s'est déroulé " sobrement et sans musique ", rapporte-t-on. Quant au match Alost-Lommel United, il a été remis à une date ultérieure, tout comme le spectacle du groupe Kommil Foo, deux frères qui marient humour et musique... Le deuil sera long, les cicatrices mettront du temps à se résorber, la mémoire est marquée à jamais, mais la vie continue. Le festival annuel " Lommel leeft " se déroulera bien durant l'été, assure-t-on à l'office du tourisme. Premier bourgeon, un couple de jeunes mariés prenait la pose sur le kiosque de la place centrale. De nouveaux rêves sont en route. FRANÇOIS JANNE D'OTHÉE PHOTOS : FRÉDÉRIC PAUWELS/HUMA; F.J.O