Le 3 janvier dernier, à Liège, Ahlam Younan, 28 ans, était découverte sans vie au pied de son lit, les mains attachées dans le dos, morte d'une balle dans la tête. L' arme était déposée sur le lit et aujourd'hui est retenue la piste de ce que l'on désigne sous l'expression archaïque de "crime d'honneur". Un mandat d'arrêt européen a été délivré à l'encontre de Gerges, 36 ans, un des cinq frères de la victime, qui vivait en Suède mais résidait chez Ahlam depuis deux ou trois mois. L'existence discrète de la jeune femme, son métier, ses amitiés, n'ont pas suffi à la protéger, pas plus que l'accueil qu'elle avait réservé à son frère ...

Le 3 janvier dernier, à Liège, Ahlam Younan, 28 ans, était découverte sans vie au pied de son lit, les mains attachées dans le dos, morte d'une balle dans la tête. L' arme était déposée sur le lit et aujourd'hui est retenue la piste de ce que l'on désigne sous l'expression archaïque de "crime d'honneur". Un mandat d'arrêt européen a été délivré à l'encontre de Gerges, 36 ans, un des cinq frères de la victime, qui vivait en Suède mais résidait chez Ahlam depuis deux ou trois mois. L'existence discrète de la jeune femme, son métier, ses amitiés, n'ont pas suffi à la protéger, pas plus que l'accueil qu'elle avait réservé à son frère en l'hébergeant. D'après l'enquête, il n'aurait pas supporté qu'elle ait un petit ami et une vie sociale normale: quelques semaines de cohabitation auraient suffi à user sa patience... Dans Les Impatientes (Prix Goncourt des lycéens 2020), Djaïli Amadou Amal, d'origine peule et musulmane, pointe l'influence de la religion dans la violence faite aux femmes, ajoutant, en interview, qu'elle existe aussi chez les chrétiens. L' assassinat d' Ahlam Younan lui donne tristement raison, elle qui était issue d'une famille de chrétiens orthodoxes d'origine syrienne. Son destin, s'il se solde plus cruellement encore, rejoint celui des trois femmes évoquées par Djaïli Amadou Amal dans son livre, dont l'action se situe au nord du Cameroun. Alors qu'en exil certaines parviennent parfois à conquérir leur liberté, au sein de leurs communautés, aucune issue ne semble possible. C'est ainsi que Ramla, brillante lycéenne rêvant de devenir pharmacienne, doit renoncer à son baccalauréat pour épouser non le jeune homme qu'elle aime mais un riche ami de son père, déjà pourvu d'une épouse. Sa soeur Hindou est livrée à un mari qui la bat et la viole impunément, sa famille - sa mère même - craignant un scandale public. Quant à Safira, première épouse de l'homme qui a voulu Ramla, elle s'acharne à évincer sa jeune rivale pour ne pas perdre sa place et celle de ses enfants. Ces femmes dont l'énergie et la résilience pourraient relever un pays, un continent, la terre entière, s'épuisent, rongées par la révolte, la peur, le ressentiment. Leur résistance se heurte aux injonctions de munyal (patience) car "au bout de la patience, il y a le ciel". On songe au film de Hadja Lahbib, Patience, patience, t'iras au paradis (2015), qui documente la vie des épouses musulmanes à Bruxelles. Ici comme là-bas, "le paradis d'une femme se trouve aux pieds de son époux", puisque Dieu le veut et, avec Lui, les pères, les oncles, les maris. Car toute révolte menace les traditions de la communauté et la préservation d'un patrimoine dont les filles sont la monnaie d'échange. Elles se soumettent donc pour protéger leurs enfants ou pour ne pas aller au devant d'un bannissement, voire d'une mort violente. Mais, ce faisant, intérieurement, elles meurent. C'est tout le talent de Djaïli Amadou Amal d'avoir conté ce vain combat en l'illuminant de sa puissante lucidité.