Ainsi va la vie politique. Ponctuée de coups d'éclat, de coups gagnants et de coups foireux. Se démarquer de ses adversaires par une idée originale, voire saugrenue, capter l'attention des citoyens par une action spectaculaire, forcer une recomposition idéologique à partir d'une déclaration solennelle : les opérations de ce type jalonnent l'histoire du pays. Elles tendent à se multiplier en période électorale. La campagne actuelle ne fait pas exception. Au contraire. La guerre de la communication bat son plein, plus intense que jamais. Pas un jour sans qu'un projet de réforme fiscale ne s'oppose à l'autre. Pas une minute sans un nouveau visuel sur Facebook ou un commentaire cinglant sur Twitter. " Les états-majors des partis sont à cran, et c'est peu de le dire, remarque Pascal Delwit, politologue à l'ULB. Ils veulent occuper le terrain en permanence, en utilisant la profusion des moyens de communication à leur disposition. Quitte à se livrer à des petits jeux souvent inutiles. "
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Ainsi va la vie politique. Ponctuée de coups d'éclat, de coups gagnants et de coups foireux. Se démarquer de ses adversaires par une idée originale, voire saugrenue, capter l'attention des citoyens par une action spectaculaire, forcer une recomposition idéologique à partir d'une déclaration solennelle : les opérations de ce type jalonnent l'histoire du pays. Elles tendent à se multiplier en période électorale. La campagne actuelle ne fait pas exception. Au contraire. La guerre de la communication bat son plein, plus intense que jamais. Pas un jour sans qu'un projet de réforme fiscale ne s'oppose à l'autre. Pas une minute sans un nouveau visuel sur Facebook ou un commentaire cinglant sur Twitter. " Les états-majors des partis sont à cran, et c'est peu de le dire, remarque Pascal Delwit, politologue à l'ULB. Ils veulent occuper le terrain en permanence, en utilisant la profusion des moyens de communication à leur disposition. Quitte à se livrer à des petits jeux souvent inutiles. " Le PS et le MR, surtout, imposent le rythme de la campagne au sud du pays. Avec une volonté claire : bipolariser le débat. " La communication atteint des proportions démesurées, juge Marc Lits, l'une des chevilles ouvrières de l'Observatoire du récit médiatique, à l'UCL. Cela risque d'entraîner la lassitude d'un public qui n'est déjà pas très favorable aux politiques. " Pour autant, la campagne décoiffe, déjà, avec quelques coups inattendus. Exclus du match que se livrent à distance PS et N-VA, le libéral Charles Michel et le chrétien-démocrate Wouter Beke ont tenté de renverser la vapeur, en présentant à la mi-janvier un nouvel axe, MR-CD&V. Sans doute le plus gros coup de poker de cette campagne électorale. Elio Di Rupo et Bart De Wever, stars incontestées du scrutin, se placent au-dessus de la mêlée. L'entrée dans la bataille électorale du Premier ministre a été orchestrée de façon millimétrée lors du congrès du PS, le 23 mars. Le Montois a ensuite repris une stature d'homme d'Etat avec les visites de Barack Obama et de Xi Jinping, deux rendez-vous officiels commués en actes de campagne. Le bourgmestre d'Anvers a choisi de se faire rare. " La N-VA a frappé les esprits en janvier, grâce au succès de foule rencontré par son congrès, rappelle Marc Lits. Depuis, le parti nationaliste utilise massivement les réseaux sociaux. Après Pâques, il pourra polariser la campagne à sa guise. " Les quelques semaines qui nous séparent du 25 mai réserveront-elles l'un ou l'autre coup fumeux, de ceux qui font basculer une élection ? Suspense. Au lendemain du scrutin, chacun jugera s'il y a lieu ou non de modifier le palmarès que Le Vif/L'Express publie cette semaine : celui des coups les plus retentissants de ces cinquante dernières années, élaboré par un jury de huit observateurs de la chose politique. 1978. Tout l'art de la comédie politique porté à son sommet. " La Constitution n'est pas un chiffon de papier ! " s'offusque Leo Tindemans, depuis la tribune de la Chambre. Après avoir clamé son indignation, le Premier ministre s'écrie en substance : " Puisque c'est comme ça, je m'en vais remettre ma démission au Roi ! " Le motif de son courroux ? Le Pacte d'Egmont, un ambitieux accord institutionnel, validé par les sociaux-chrétiens et les socialistes du nord et du sud, mais aussi par les fédéralistes francophones du FDF et les nationalistes flamands de la Volksunie. Las, cette tentative visant à régler une fois pour toutes le contentieux communautaire restera lettre morte. Victime de la duplicité du CVP. D'un côté, les sociaux-chrétiens flamands négociaient le compromis. De l'autre, le premier des leurs, Leo Tindemans, le torpillait. Du grand art. 1984. Bonne pioche. En enrôlant José Happart, le Parti socialiste - remballé dans l'opposition trois ans plus tôt - amorce son retour aux affaires. Certes, l'opération a mis du temps à se concrétiser. Tous les partis francophones, sans exception, ont courtisé l'agriculteur fouronnais, champion de la cause wallonne. Futé, celui-ci en a profité pour faire monter les enchères. Avant de se rallier au PS. " J'ai rendez-vous avec l'Histoire ", déclare-t-il pour justifier son choix. Tant qu'à rejoindre un parti, autant que ce soit le plus grand... Candidat aux élections européennes, Happart affole les compteurs : 234 996 voix de préférence. Trois ans plus tard, sa popularité monstre bénéficie au PS tout entier, qui franchit le seuil des 40 % en Wallonie. 1982. A l'aube des années 1980, deux gros nuages surplombent la Belgique : la colère syndicale (elle gronde) et les finances publiques (elles dérapent). Le gouvernement a tenté d'apporter une réponse au second problème en dévaluant le franc belge. Ce faisant, il a encore aggravé le malaise social. Que la FGTB soit furieuse, c'était couru d'avance. Mais une partie de la CSC menace elle aussi de se révolter. La parade ? Elle sera orchestrée depuis Poupehan, petit village de la vallée de la Semois. Fons Verplaetse, conseiller au cabinet du Premier ministre, y possède une maison de campagne. Il y invite le chef du gouvernement, Wilfried Martens, mais aussi Jef Houthuys, président de la CSC, et Hubert Detremmerie, patron de la banque COB, liée au pilier chrétien. De 1982 à 1987, les quatre hommes passent de nombreux week-ends à Poupehan. Au cours de leurs balades en forêt, ils discutent de la politique d'austérité budgétaire... et de la manière de la faire gober à la population. 1999. Ce n'est pas un coup, c'est un uppercut. Sur le moment, pourtant, la Belgique francophone n'y accorde guère d'attention. Pensez : les cinq résolutions votées à la quasi-unanimité par le parlement flamand n'ont aucune valeur légale. Erreur d'appréciation. Assoiffés d'autonomie, les députés nordistes n'oublieront pas de sitôt le menu corsé qu'ils viennent de composer : scission de l'impôt des personnes physiques, des soins de santé, des allocations familiales, de la SNCB, de la Justice... " Ces cinq résolutions vont devenir une constante de la vie politique belge, remarque le politologue Jean-Benoît Pilet. Nous sommes en 2014 et c'est encore à l'aune du vote de 1999 qu'on évalue la réforme de l'Etat : satisfait-elle ou non les résolutions du parlement flamand ? " 2004. Il fallait oser. Il a osé. A la télévision, Yves Leterme s'exclame que scinder l'arrondissement bilingue de Bruxelles-Hal-Vilvorde ne requiert que " cinq minutes de courage politique ". Ironie de l'histoire, devenu Premier ministre, le même Leterme tombera en avril 2010 pour... avoir été incapable de scinder BHV. 1965. Au placard, l'anticléricalisme ! Le patron des libéraux, Omer Vanaudenhove, décrète l'ouverture de ses listes aux catholiques. Un succès immédiat : le PLP, ancêtre du MR, double son score en Wallonie et à Bruxelles. Sur la durée, l'opération s'avère un coup de maître, permettant aux libéraux de s'imposer comme la deuxième force en Belgique francophone. 2005. La plus grosse provocation de Bart De Wever. Presque une déclaration de guerre. Le jeune leader de la N-VA fait déverser des liasses de faux billets au pied de l'ascenseur à bateaux de Strépy-Thieu. Ce happening d'un goût douteux est censé illustrer les transferts qui s'écoulent chaque année du nord vers le sud du pays. Il marque aussi le début de la légende De Wever, cocktail de rhétorique anti-PS et de coups d'éclat médiatiques. 1981. Une mini-révolution : l'entrée des premiers élus écologistes au Parlement. Le jour J, les pionniers déboulent rue de la Loi... en tandem. " C'est mon chauffeur ", se marre Olivier Deleuze (déjà), en désignant son collègue qui a pris place à l'avant du vélo. Un mélange de provoc et d'autodérision, mâtiné d'un brin d'arrogance. Depuis lors, aucune autre force politique n'a réussi à bousculer les partis traditionnels. Le coup du vélo est aussi un coup de pied dans la fourmilière. 2009. " Je ne gouvernerai pas la Wallonie et Bruxelles avec le MR. " La phrase claque comme un verdict de cour d'assises. Moins d'un mois avant les élections régionales, elle est prononcée sur un plateau de la RTBF par le socialiste Elio Di Rupo. Son challenger libéral, Didier Reynders, accuse le choc, déstabilisé. C'est la jeune porte-parole du boulevard de l'Empereur, Ermeline Gosselin, qui a eu l'idée de cliver au maximum le débat. Le piège coûtera des milliers de voix au CDH et à Ecolo, et sauvera le PS d'un fiasco annoncé. 1988. Mais où est passé le président du PS ? Alors que les rouges s'entredéchirent entre participationnistes (Moureaux, Busquin, Cools...) et anti-participationnistes (Dehousse, Van Cau, Happart...), Guy Spitaels s'évanouit dans la nature. Pendant trois jours, on ne le voit nulle part, ni dans les débats télévisés, ni au boulevard de l'Empereur, ni dans les meetings du 1er Mai. La manoeuvre vise à mettre la pression sur son camp. Elle s'inspire du général de Gaulle, parti en douce à Baden-Baden, en mai 1968, alors que la rébellion embrasait Paris. Réfugié chez lui, à Ath, " Spit " réapparaît comme si de rien n'était, le soir du 1er Mai. Le dimanche suivant, au congrès du PS, la participation au gouvernement l'emporte d'un cheveu. 2008-2009. La notoriété de Bart De Wever explose avec son passage à l'émission De slimste mens ter wereld, sur la VRT. Le président de la N-VA s'y révèle fin, drôle, cultivé. Grâce à son aptitude au quiz, il séduit des milliers de Flamands jusque-là rétifs aux thèses nationalistes. 1995. Donnés archi-perdants, ils gagnent les élections. Ils ? Le socialiste Louis Tobback et le social-chrétien Jean-Luc Dehaene. Alors que le SP est englué dans l'affaire des hélicoptères Agusta, Tobback sauve les meubles grâce à un slogan simplissime : " Uw sociale zekerheid " (Votre sécurité sociale). Dehaene vient quant à lui d'assumer un plan d'austérité drastique en tant que Premier ministre. Il fait campagne avec un mot d'ordre protecteur : " De tocht is moeilijk, de gids ervaren " (Le chemin est difficile, le guide expérimenté). Une réussite. 2006. Au soir des élections communales, c'est un Michel Daerden passablement éméché qui apparaît sur le plateau de la chaîne liégeoise RTC. Le ministre socialiste s'exprime d'une voix éraillée, le propos confus et l'élocution pâteuse. Succès mondial sur YouTube, la séquence marque le début d'une daerdenmania aux conséquences paradoxales : Michel Daerden devient une machine à voix imbattable à Liège, tout en faisant l'objet d'un rejet politique de plus en plus massif. 1980. Un bataillon d'ouvriers sidérurgistes qui part en grève, c'est classique. Un vice-Premier ministre qui, en solidarité, refuse de participer aux réunions du gouvernement, c'est moins courant. L'action insolite du socialiste Guy Mathot provoque la stupeur générale... et la démission de Mark Eyskens, éphémère Premier ministre. 1992. Guy Verhofstadt transforme le vieux PVV en VLD : flamand, libéral, démocrate. Il ouvre son parti à des anciens de la Volksunie et négocie même avec Gerolf Annemans du Vlaams Blok. Sa conviction profonde ? La Flandre est devenue majoritairement libérale et doit avoir un parti à son image. Les sondages sont flatteurs. Le résultat, nettement moins : Verhofstadt attendra 1999 pour revenir au pouvoir. 2001-2002. Une nouvelle ère, où les partis politiques deviennent des marques, où le marketing supplante la confrontation d'idées. Rejetés dans l'opposition, les sociaux-chrétiens s'offrent un rebranding à haute valeur symbolique. Au nord, le CVP se mue en CD&V, avec un V qui signifie désormais vlaams (flamand), et non plus volks (populaire). Au sud, le PSC, rebaptisé CDH, jette aux orties la référence chrétienne, troquée contre un vague humanisme. Un coup gagnant ? Sur le plan électoral, cela reste à voir. 2003. Steve Stevaert n'a pas acquis pour rien le surnom de " Steve Stunt ". Un stunt, en néerlandais, c'est une prouesse, un tour de passe-passe. Bref, un coup. Cet ex-patron de café devenu gourou du socialisme flamand passe pour un expert en la matière. Son leitmotiv : la gratuité, dans les transports en commun, les services publics, partout. Aux élections législatives, cette année-là, le SP.A cartonne. 2007. C'est un coup de force contre la complexité de la démocratie à la belge. Le 7 novembre, le CD&V montre les crocs. Pieter De Crem, président de la commission de l'Intérieur de la Chambre, met au vote la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde. Les députés flamands votent comme un seul homme, à l'exception de l'écologiste Tinne Van der Straeten. Choqués, les francophones quittent la salle. La Flandre reviendra à la raison et à la table des négociations. Mais le traumatisme laissera des traces. 2011. A la mi-mars, alors que le pays est plongé dans la crise politique, Elio Di Rupo apparaît en maillot de bain, svelte, lors de l'inauguration de la piscine du Grand Large à Mons. Selon Nicolas Baygert, enseignant à l'Ihecs, ce moment marque " un basculement vers l'hyperpersonnalisation du PS ". 1969. Le président du PSB, Léo Collard, utilise la tribune du 1er Mai pour lancer un appel au rassemblement des gauches. Il enjoint le monde socialiste à s'ouvrir aux chrétiens progressistes. Cet épisode vaut à Guy Mathot de figurer une seconde fois dans notre hit-parade : c'est en effet le Sérésien, alors secrétaire général du parti, qui a rédigé le discours présidentiel. 2002. Le mariage a lieu au café Belga, place Flagey, à Ixelles. Le 28 septembre, les écologistes Philippe Defeyt et Evelyne Huytebroeck signent des " convergences de gauche " avec les socialistes Elio Di Rupo et Laurette Onkelinx. 1999. Quelques semaines avant les élections, un cadeau inespéré s'offre à Guy Verhofstadt : la découverte d'une substance toxique, la dioxine, dans la chaîne alimentaire. Le libéral exploite à fond le scandale. Et réalise un double rêve : mettre les chrétiens dans l'opposition et devenir Premier ministre. 1996. Le député libéral flamand Marc Verwilghen devient une sorte de héros national en tirant habilement parti de sa position de président de la commission Dutroux. Arbitre de la confrontation entre la juge Martine Doutrèwe et le gendarme Jean Lesage, il lance : " Tout le pays vous regarde. L'un de vous deux ne dit pas la vérité. " La phrase restera dans les annales. 2002. Ravalement de façade, au propre comme au figuré. Le quartier général du boulevard de l'Empereur, d'apparence lugubre, est rénové de fond en comble. Le 15 septembre, l'inauguration dévoile un lieu qui tient davantage de l'aquarium que du bunker. Tout en transparence, le " nouveau " siège du PS laisse entrer la lumière. 1981. En voyage au Congo, Wilfried Martens lance : " J'aime ce pays, son peuple et ses dirigeants. " Message d'amitié, sans connotation politique ? Ou signe d'un soutien inconditionnel à la dictature de Mobutu ? Trois décennies plus tard, les interprétations divergent toujours. 2000. Daniel Ducarme, à la tête des troupes libérales, propose ce qu'il croit être une brillante idée : rebaptiser le PRL en Parti démocrate, alias le... PD. Depuis Lubumbashi, par téléphone, le vice-Premier ministre Louis Michel engueule copieusement le " Duc ". Dès le lendemain, l'idée est abandonnée. Un coup dans l'eau. Par François Brabant et Olivier Mouton; F.B. et O.M.