Pendant huit mois, la vie d'Antoine, élève de 2e secondaire jusque-là sans histoire, était devenue un enfer. Après une dispute avec un " pote ", celui-ci l'a baptisé " Petite chiotte ". " Toute sa bande a adopté ce surnom. Quand je passais à côté d'eux, ils chantaient "Petite chiotte, tu finiras dans les chiottes." " Ce jour-là est arrivé : à la pause-déjeuner, les petits caïds l'ont attrapé et lui ont enfoncé la tête dans la cuvette des WC. Depuis, la situation s'est encore corsée : " Plus personne ne me parle ; celui qui brise la loi, il est out. Cette règle vaut même pour les filles. " Tous les matins, avant d'aller à l'école, il souffre de terribles douleurs au ventre.
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Pendant huit mois, la vie d'Antoine, élève de 2e secondaire jusque-là sans histoire, était devenue un enfer. Après une dispute avec un " pote ", celui-ci l'a baptisé " Petite chiotte ". " Toute sa bande a adopté ce surnom. Quand je passais à côté d'eux, ils chantaient "Petite chiotte, tu finiras dans les chiottes." " Ce jour-là est arrivé : à la pause-déjeuner, les petits caïds l'ont attrapé et lui ont enfoncé la tête dans la cuvette des WC. Depuis, la situation s'est encore corsée : " Plus personne ne me parle ; celui qui brise la loi, il est out. Cette règle vaut même pour les filles. " Tous les matins, avant d'aller à l'école, il souffre de terribles douleurs au ventre. Six jeunes ont confié au Vif/L'Express leur souffrance, leur peur de parler, celle de ne pas s'en sortir. Ils ont raconté aussi comment ils tentent d'échapper à leur(s) harceleur(s), de leur résister. Tous ont demandé que leurs noms soient modifiés, leurs lieux de résidence, dissimulés : la crainte d'être reconnu, la peur des représailles, la honte aussi. Un phénomène passé sous silence Selon toutes les études mondiales et belges consacrées à la violence scolaire, de 10 à 15 % des élèves seraient harcelés par leurs camarades. Pareil pour la France, la Suisse ou les Pays-Bas : la Belgique figure bien dans la moyenne européenne. Mais en extrapolant ce pourcentage aux 867 260 élèves de la Communauté française (primaire et secondaire), on compterait pas moins de 86 726 à 130 089 jeunes victimes de school bullying. " Ce n'est pas rien ", confirme Benoît Galand, professeur à l'UCL, qui travaille sur les phénomènes de violence scolaire. " Et ces chiffres sous-estiment sans doute la réalité, puisqu'ils photographient le vécu des élèves à un moment donné de leur scolarité. Si l'on devait les sonder tout au long de leur cursus, nous obtiendrions des pourcentages plus élevés. " Le school bullying, de quoi s'agit-il au juste ? Pas question ici de broutilles et de querelles qui agitent depuis toujours les cours de récré. Non, le bullying, ce sont de petits faits, banals, moins spectaculaires, insidieux, labiles mais répétitifs. C'est une violence persistante, qui use. Ce que les experts résument sous cet anglicisme ressemble plutôt " à de la tyrannie et à des humiliations préméditées et continues ". " Un élève est victime de bullying lorsqu'un autre élève, ou groupe d'élèves, se moque de lui ou l'insulte. On parle aussi de bullying lorsqu'un élève est menacé par ses camarades, battu, bousculé, enfermé dans une pièce, lorsqu'il reçoit des messages injurieux ou méchants. Ces situations peuvent durer et il est difficile pour l'enfant de se défendre. Par contre, il ne s'agit pas de bullying lorsque deux enfants de force égale se battent ou se disputent ", nuance le chercheur Peter Smith, chargé d'un projet de lutte contre les brimades scolaires pour le ministère britannique de l'Education. En résumé, le phénomène est grave lorsque c'est toujours le même élève qui est victime, quand il y a un déséquilibre des forces entre les tyrans et leur cible, une relation dominé-dominant. De plus en plus de " bons élèves " pris pour cible. Les élèves souffre-douleur ? " C'est un sujet vieux comme l'école. Cela a toujours existé ", s'irrite un directeur d'école lorsque l'on interroge. Soit. Nul doute non plus qu'il n'existe pas de portrait-robot de l'écolier bouc émissaire - même si on lui reconnaît certaines caractéristiques ( lire p. 47). Mais, et c'est nouveau, les cibles préférées des jeunes harceleurs ont changé. Parmi elles, en tête pointent " les bons élèves ", et pas seulement dans les établissements réputés difficiles. " Les harcelés se recrutent de plus en plus souvent parmi ceux qui répondent aux attentes des enseignants, les bons élèves, ceux qui se sentent bien en classe. Ces derniers ne sont plus des exemples à suivre, mais des victimes toutes trouvées pour des jeunes gens en quête de reconnaissance ", remarque Nicole Catheline, psychothérapeute et auteure de Harcèlement à l'école (Albin Michel). En termes plus sociologiques, l'école est aujourd'hui le réceptacle d'une angoisse générale, celle de ne pas s'intégrer socialement. Elle met alors les élèves en concurrence et les rend plus malheureux quand ils se sentent largués. " On maintient de plus en plus longtemps des jeunes en échec à l'école. On leur renvoie une image d'eux-mêmes terriblement négative. Leur avenir semble bouché. Ils se vengent par la violence. " Bref, à travers les lunetteux du premier rang, les " intellos ", les " bouffons ", c'est l'école et l'institution scolaire tout entière qui deviennent boucs émissaires. Parce qu'ils excluent. Parce qu'ils misent sur les meilleurs. Parce qu'ils méprisent ceux qui restent sur le carreau. A 10 ans, Loïc a vécu un cauchemar à son arrivée en 5e primaire. " Nous l'avions changé d'école, parce que c'était plus facile pour tout le monde : Valentine, l'aînée, entrait en secondaire ; nous avons inscrit le petit dans la section primaire, en nous disant qu'il intégrerait lui aussi l'athénée ", racontent ses parents. Petit, timide, studieux, il s'est vite fait repérer comme la " tapette ". On renverse le contenu de sa trousse ; on lui taxe son dessert à la cantine ; on piétine son cartable... " Retourne d'où tu viens ! C'est notre école ici, pas la tienne ! " Loïc ne riposte pas, il encaisse sans rien dire. En janvier, il n'avait toujours aucun ami. " Chez nous, il avait des colères inexpliquées et s'en prenait fréquemment à ses frères et s£ur. " A bout de nerfs, l'enfant se confie à ses parents qui alertent l'enseignante. " Loïc doit apprendre à se défendre ", répond-elle sèchement aux parents, qui enchaînent les rendez-vous. Les parents des petits durs, eux, tombent de haut ; la directrice accuse les parents de Loïc de l'avoir surprotégé. Mais elle promet de garder un £il sur le gamin et ses harceleurs. " Certains jours, il nous supplie de rester à la maison. " Surréaliste. Pour la victime, la spirale infernale peut même commencer au jardin d'enfants. On y trouve déjà des souffre-douleur, des petites terreurs et, entre les deux, des enfants qui se rangent du côté du plus fort pour ne pas avoir d'ennuis. " C'est le gosse que l'on mord régulièrement, à qui on pique toujours les jouets, à qui on tire les cheveux ", confirme une institutrice maternelle. Mais ce sont bien les 9-14 ans qui se distinguent par leur violence, de plus en plus tôt, de plus en plus souvent. En primaire, l'instit étant généralement plus présent, l'élève est plutôt préservé d'une mise en quarantaine, mais les humiliations et les brutalités physiques directes sont déjà (et plus) présentes dans les petites classes. " Nous avons en consultation des enfants âgés de 7, 8 ans qui, dès le début du primaire, sont les souffre-douleur de leurs camardes de classe ", déclare le Pr Jean-Paul Matot et chef du service de pédopsychiatrie à l'hôpital des enfants Reine Fabiola (Bruxelles). Mais c'est surtout en 1re et 2e secondaires que les risques sont les plus grands. Les adultes sont moins présents et régulent moins les relations entre jeunes. " Par ailleurs, c'est au tout début de l'adolescence qu'on a un besoin très fort d'appartenance au groupe ", explique la psychothérapeute Nicole Catheline. Or le souffre-douleur soude aussi le groupe contre sa différence. Les chiffres, en tout cas, contredisent deux idées largement répandues : non, les enfants ne sont pas des anges. Non au dicton petits enfants, petits soucis ; grands enfants, grands soucis. Car les risques, en effet, s'amenuisent avec l'âge. Le cyberbullying, particulièrement préoccupant. Fait tout aussi inquiétant, un jeune sur trois, voire un sur quatre, aurait déjà été la cible de harcèlement électronique, et un sur cinq déclare en avoir été l'auteur, selon les enquêtes. Que ce soit par courriel ou par Texto, sur des sites Web, des forums ou via des portables munis d'appareils photo et connectés à Internet. " La cyber-intimidation n'est que la version Internet de conduites repérables ailleurs ", souligne le chercheur Benoît Galand. Le harceleur et sa victime, le plus souvent, se connaissent et fréquentent le même établissement. " L'agresseur ne se contente donc pas d'attaquer sa proie sur le Net, mais la Toile lui offre une caisse de résonnance formidable. " Les cyber-intimidateurs les plus acharnés n'hésitent pas à bâtir un blog sur le Web pour dénigrer leurs victimes. " Le cyberbullying fait d'autant plus de ravages qu'il n'est pas limité dans le temps. " En effet, faire supprimer par l'hébergeur injures et photos compromettantes ressemble à un parcours du combattant. Surtout, les méchancetés semblent plus virulentes que celles lancées dans la cour d'école. Pis, et c'est nouveau aussi : la victime n'est plus jamais à l'abri de ses harceleurs. " Quand les durs s'en prenaient à vous à l'école ou sur le chemin de la maison, au moins vous rentriez dans votre chambre, il y avait un répit ", poursuit Nicole Catheline. Comme Pierre, 15 ans. Il a traîné une réputation de " balance ". Une " bête rumeur " colportée sur MSN prétend qu'il aurait " balancé le nom de ceux qui kifent dans les toilettes ". Vol de notes, colle liquide versée dans son sac, bousculades dans les couloirs (" Ils jouaient à la bouée avec moi ")... Sa vie d'ado était devenue " un calvaire ". " J'avais très peu de copains, et personne ne voulait s'en mêler ", raconte le jeune homme. Le plus dur, dit-il, c'étaient les menaces et les insultes sur sa famille. Qui lui arrivent par mail et SMS " J'enc... ta pu... de mère ", " J'ai vu ton c... de père, il b... ma s£ur ", " On va cramer ta baraque "... " Après quelque temps, je ne supportais plus le bip-bip de l'arrivée d'un message. Ensuite, j'ai mis mon portable sur silencieux pour ne pas éveiller les soupçons. " Pierre décroche en classe ; ses notes chutent. " Tu ne fais rien ! Bosse un peu ! " l'accusent ses parents. " Ils s'inquiétaient déjà pour moi, je ne voulais pas en rajouter avec mes histoires. " Le 6 mars dernier, " les deux meneurs de la classe, un peu plus âgés que les autres " décident de lui " régler définitivement son compte " et le passent à tabac. C'est en trop. Pierre et ses parents ont foncé au commissariat. En septembre, il intégrera un autre établissement. Les filles ne sont pas en reste. Leurs armes de destruction massive sont l'exclusion, la mise à l'écart et la rumeur. C'est, par exemple, une ado qu'on n'invite jamais aux teufs. Mais on observe aussi chez elles des méthodes tout aussi cruelles que celles des garçons : photos et petites vidéos compromettantes ou truquées d'une victime sur leurs blogs. Ainsi une bande de filles a filmé l'une des leurs durant une " performance sexuelle ", raconte le pédopsychiatre Jean-Paul Matot. Le " défi " se transforme en très mauvaise blague, après la diffusion sur leurs blogs de la vidéo amateur. Les parents l'ont même reçue dans leur boîte mail. On conseille aux victimes de partir ailleurs. " Quand Loïc est entré à l'école, dit sa mère, on avait confiance dans le système scolaire. On croyait le confier à des personnes capables d'en prendre soin. Ce n'est pas le cas... " Que font en effet ceux qui sont sur la ligne de front ? Pas grand-chose, s'il l'on se fie aux enquêtes et aux témoignages. Près de 60 % des élèves disent que les enseignants n'interviennent " presque jamais " ou " seulement de temps en temps " pour empêcher les brimades. Au secondaire, 85 % ne seraient jamais au courant des incidents, et seulement la moitié des parents seraient informés des menaces et agressions commises contre leur enfant. " Le n£ud du problème, c'est cette petite phrase trop souvent prononcée par la maîtresse, et parfois par les parents : "C'est la vie, il faut qu'il apprenne à se défendre" ", lance Nicole Catheline. En réalité, outre sa banalisation, il semble que ni les enseignants ni les parents ne détectent le bullying. Parce que la mise à l'écart, le mépris, la vexation, l'insulte ne laissent pas de traces visibles à l'£il nu. Parce que les victimes se taisent. Parce que, chez nous, beaucoup de profs considèrent que leur mission est d'enseigner pas d'éduquer, ni d'assurer la sécurité de leurs élèves. " Ils rechignent à jouer les gendarmes. Ils ne réagiront que lorsque les élèves dérangent leurs cours ", pointe Benoît Galand. En tout cas, les élèves et les enseignants n'ont pas la même perception de la violence et de sa gravité. " Ce décalage est hautement significatif ", poursuit Galand. Il y a enfin l'" effet établissement " : la loi du silence préserve la réputation de l'école et celle de sa direction. " Quand l'établissement se décide à agir, il propose très souvent à la victime d'aller voir ailleurs ", affirme le chercheur. Ce que l'on ne dit pas assez, c'est que, si les élèves sont les principaux acteurs de la violence, ils en sont surtout les premières victimes. Davantage que les enseignants. Soraya Ghali - photos : Eric de mildt